Publié le 17 juin 2011

SOCIAL

« Pour une économie guidée par autre chose que le profit »

Claude Alphandéry, ancien résistant, banquier et fondateur de France Active est à l'origine des Etats généraux de l'économie sociale et solidaire (ESS) qui se déroulent au Palais Brongniart à Paris, du 17 au 19 juin. Dans l'ancienne Bourse, ces Etat généraux tenteront de faire des valeurs de l'ESS un élément de poids de la prochaine campagne présidentielle.

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L'emploi dans l'économie sociale

L'économie sociale est désormais bien implantée en France (1). En 2010, les associations, coopératives, mutuelles et fondations ont ainsi représenté 1 emploi sur 8. Et le secteur est porteur : avec 440 000 travailleurs de plus depuis 2000, (+23%) l'emploi y a ainsi progressé plus vite que dans l'ensemble du secteur privé. Pour la seule année 2010, la progression a été de 31 000 emplois. Un dynamisme essentiellement tiré par le secteur associatif qui occupe aujourd'hui 12,5% de l'emploi privé en France, avec des disparités assez fortes selon les régions (quand le Limousin, le Poitou-Charentes, le Languedoc-Roussillon et la Basse-Normandie dépassent 16%, l'Ile-de-France, elle plafonne à 8,6%). Rappelons que l'économie sociale (au sens juridique) représente 200 000 établissements, 2 350 000 salariés et une masse salariale de 50,5 milliards d'euros (dont 14% relèvent du secteur agricole).

(1) source ACOSS-URSSAF, avec la CCMSA, juin 2011

Novethic : Quel devrait être le message des Etats généraux de l'ESS ?

Claude Alphandéry
: Nous pensons qu'on ne peut accepter le dilemme économique que l'on nous impose : la banqueroute ou les plans de stabilité à répétition qui excluront inévitablement une partie grandissante de la population. Visiblement les Etats et les institutions sont impuissants face à la crise économique et il est incroyable que rien d'innovant n'en sorte.
Rien, si ce n'est cette foule d'initiatives qui portent du neuf mais ne sont pas, jusqu'à maintenant, prises au sérieux par les politiques : qu'est-ce qu'une AMAP face à Carrefour, qu'est-ce que France Active ou La Nef face à la BNP ou Goldman Sachs ?
Mais le danger est que si nous ne changeons rien, nos sociétés peuvent basculer du mauvais côté comme ce fut le cas après la crise de 1929.

Comment devenir sérieux aux yeux des institutions et du monde économique ?

Pour la première fois, des collectifs d'associations, de coopératives, d'entreprises sociales, de citoyens se sont créés pour rédiger près de 400 « Cahiers d'espérance », en référence aux cahiers de doléances de 1789. Ces Etats généraux doivent être l'occasion d'une mise en mouvement des acteurs de l'ESS et de ce point de vue, c'est déjà une réussite. Pour autant il persiste encore un phénomène d'entre soi. Trop peu de gens savent définir correctement ce qu'est l'ESS. Certains disent que cela aide les chômeurs, d'autres évoquent le commerce équitable, mais trop peu disent encore que c'est une alternative pour sortir du « bazar » dans lequel nous sommes.
A l'heure d'une crise profonde du capitalisme qui a secoué jusqu'aux plus libéraux, nous devons peser et affirmer les valeurs de l'ESS dans le débat public, adopter un langage de la preuve pour changer d'échelle.
Il nous faut donc convaincre l'opinion publique et dans un troisième temps, il s'agira d'influencer les décideurs, avant l'élection présidentielle.

Une entreprise socialement responsable affirme des valeurs voisines de l'ESS, notamment dans la prise en compte de son impact social. Quelle est la différence avec l'ESS ?

L'ESS est une économie guidée par autre chose que le profit et qui, du même coup, peut être gérée de manière démocratique. Cela ne veut pas dire que cette économie est à l'abri des captations de pouvoir, mais le fait est que, par le choix du statut (coopérative, mutuelle, association), l'existence d'une charte, d'un référentiel, les structures de l'ESS se fixent un objectif d'utilité sociale, des règles sur l'échelle des salaires, sur l'affectation des bénéfices... C'est un autre modèle que l'entreprise ordinaire dont la logique repose sur la recherche du profit, soit personnel, soit des actionnaires.
Cela ne veut pas dire que, pour des raisons d'images ou des raisons plus profondes, une entreprise ne soit pas tentée de faire des choses bien. Et il existe clairement, aujourd'hui, un mouvement qui commence à comprendre que l'augmentation du stress au travail, le pillage des ressources ne peuvent continuer ainsi. Mais derrière cette conscience, persiste des logiques financières qui sont inéluctablement déterminées par le profit.

S'agit-il pour autant de deux modèles qui s'affrontent ?

L'ESS n'est pas indépendante de l'action de l'Etat, des collectivités locales, tout comme elle est reliée au marché. Nous sommes dans une économie plurielle. La grande majorité de l'ESS n'est pas pour la substitution de modèle ou d'un grand-soir, mais plutôt dans ce qu'Edgard Morin exprime très bien en disant que « l'ESS refoule progressivement et systématiquement l'ère économique déterminée par le seul profit. »

Existe-t-il des ponts, des alliances possibles entre RSE et ESS ?
Nous avons des idées à partager sur la participation des salariés au conseil d'administration, la transparence de gestion, la prise en compte des parties prenantes (clients, fournisseurs...), plutôt qu'en faire des individus soumis.
L'innovation sociale est pensée par des gens de l'ESS, mais elle a vocation à être décloisonnée : c'est un fait que de plus en plus de cantines scolaires mangent bio et local et ce n'est pas Sodexo qui a eu l'idée. Prenez le secteur du recyclage où les entreprises d'insertion ont joué un rôle précurseur : lorsque Sita crée l'entreprise d'insertion Sita Rebond, c'est parce que des cadres ont eu le sentiment que ce serait un bon aiguillon à l'intérieur du groupe.
Ces initiatives peuvent être aussi facteurs de récupération avec des moyens différents et la réintégration de l'objectif de profit. Cela sera et cela a pu être une occasion de conflits. Mais inversement, de plus en plus de directeur des ressources humaines des grandes entreprises travaillent avec les structures d'insertion par l'activité économique à la fois pour s'inspirer des méthodes et pour embaucher des personnes. Les contacts sont nombreux, mais cela ne peut se faire sans une vigilance de part et d'autre.


Une si vive résistance, entretien avec Claude Alphandéry, collection Conversations solildaires, éditions Rue de l'échiquier 2011

Philippe Chibani-Jacquot
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