Publié le 05 avril 2019

SOCIAL

Muhammad Yunus : "Le secteur bancaire est crucial pour lutter contre la pauvreté, mais il doit changer totalement de modèle"

Le père du microcrédit, Muhammad Yunus, vient de conclure un nouveau partenariat avec BNP Paribas pour développer le social business au sein du groupe bancaire. Dans un entretien accordé à Novethic, il explique pourquoi le système bancaire et plus généralement le système économique doit se réformer entièrement pour lutter contre les inégalités et réduire la pauvreté, dans une perspective durable.

Antoine Sire, directeur de l'engagement d'entreprise de BNP Paribas (à gauche) et le professeur Muhammad Yunus, co-fondateur de The Grameen Creative Lab (à droite), lors de la signature du partenariat à Paris, le 26 mars 2019.
@BNPParibas

Novethic : Vous avez annoncé un partenariat entre la Grameen Bank et BNP pour développer le social business. Le secteur bancaire a-t-il un rôle à jouer pour réduire la pauvreté ?

Muhammad Yunus : Son rôle est crucial. Ce ne sont pas les pauvres qui créent la pauvreté. Elle est créée par la façon dont nous construisons notre économie et nos institutions, notamment financières. Or, le système actuel est fait pour les plus riches, pas pour les pauvres.  Si nous continuons avec ce système, nous courrons au désastre. Le crédit est comme un oxygène économique. Ne pas fournir cet oxygène aux plus pauvres, c’est les condamner. Leur en donner, c’est leur permettre d’abord de vivre, mais aussi d’être créatifs, entreprenants, comme n’importe qui. Il faut donc créer un nouveau type de système économique et financier avec des banques et entreprises faites pour les plus modestes. C’est fondamental.

De nombreuses entreprises et institutions financières expliquent déjà qu’elles veulent avoir une contribution positive à la société…

Mais le changement ne se fait pas ! Si l’on prend le secteur bancaire, il demande toujours des garanties pour fonctionner. Or les personnes pauvres ne peuvent pas les donner. Il faut se baser sur autre chose, complètement différent. C’est ce que nous faisons avec la Grameen Bank et c’est pourquoi les gens passent par nous car le système actuel ne leur permet pas de s’exonérer de ces procédures.

Nous sommes prisonniers des règles que nous avons construites et qui sont exclusivement basées sur le profit. À la Grameen Bank et dans le social business, la façon de voir les choses est très différente : notre objectif est de résoudre un problème, pas maximiser notre profit. Bien sûr, entre les deux, il y a un spectre plus large d’équilibre entre viser exclusivement la maximisation du profit et viser exclusivement la résolution d’un problème social. Mais dans le système actuel, au fil du temps, même si vous commencez à 50/50, le fait de verser des dividendes vous incitera à aller vers toujours plus de profit et à déséquilibrer la balance.

Mais les partenaires avec lesquels vous travaillez n’ont pas forcément l’intention d’aller jusque-là…

Il faut leur demander ! Bien sûr qu’ils font de l’argent. Mais en créant des structures de social business en parallèle, comme vient de s’y engager BNPParibas, est une façon de montrer et de mettre en place, à plus grande échelle, les changements qui sont nécessaires pour renverser le système. Créer des social business en lien avec les activités du groupe va forcer la machine à se réformer de l’intérieur et à proposer des services aux plus pauvres de façon plus large. Le social business doit devenir mainstream car ce sont des milliards de personnes qui sont concernées.  Ce type de partenariat, inédit, ouvre une nouvelle voie pour réformer le système.

Propos recueillis par Béatrice Héraud, @beatriceheraud

(1) Le détail du partenariat entre "The Grameen Creative Lab" et BNP Paribas est à consulter ici


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