Publié le 15 octobre 2012

SOCIAL

Le Mouvement Desjardins, une institution québécoise

Omniprésente au Québec, la coopérative financière Desjardins est une institution centenaire devenue l'un des principaux acteurs du secteur au niveau mondial. Une croissance qui ne s'est pas fait sans heurts mais que sa dirigeante, Monique Leroux, espère tenir en gardant vivace l'esprit coopératif.

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Complexe Desjardins, Montréal
© BH

Les origines du mouvement

Soucieux de l'insécurité des classes populaires croulant sous le poids des prêts usuriers, Alphonse Desjardins, découvre à la fin du XIXème siècle, un ouvrage britannique -People's banks d' Henry W. Wolff, le président de l'Alliance coopérative internationale - qui le met sur la voie du mouvement coopératif. Après des années d'échanges avec l'auteur et les spécialistes du secteur en Angleterre, en France, en Italie et ailleurs en Europe, il crée en 1900 un nouveau modèle de coopérative d'épargne et de crédit qui s'inspire à la fois de l'expérience des banques populaires, des caisses rurales européennes et des caisses d'épargne nord-américaines. L'expérience démarre à Lévis, près de Québec -où le Mouvement a toujours son siège social- et rencontre un tel succès qu'Alphonse et son épouse Dorimène, entreprennent de multiplier les caisses dans les alentours. Le concept séduit l'Eglise catholique, qui lui apporte son soutien, mais aussi les nationalistes québécois. Le modèle essaime rapidement hors du Québec dans les communautés francophones canadiennes et en Nouvelle Angleterre. Son modèle de « caisse populaire », dont le champ d'action se limite alors à la paroisse vise à combattre le problème de l'usure mais plus largement à donner les moyens aux travailleurs de se prendre en main, de gérer eux-mêmes leur propre capital sans l'ingérence de l'État, de développer l'habitude de l'épargne et d'accéder plus facilement au crédit.

Au Québec, dans les grandes villes comme dans les villages les plus reculés de la région, une enseigne de couleur verte reste toujours présente ou presque : celle du Mouvement Desjardins. Dans la province, quasiment la moitié de la population est membre de cette caisse coopérative, la plus importante institution financière du Québec. Mais plus généralement son emprise s'étend sur l'ensemble du pays. Quelques jours avant l'ouverture du sommet international des coopératives, Ottawa célébrait ainsi l'importance du Mouvement et de ses fondateurs, Alphonse Desjardins et sa femme Dorimène (voir encadré)- pour le Canada. Avec plus de 6 millions de membres et de clients, un soutien à 450 000 entreprises, près de 6 000 dirigeants élus et 45 000 employés - ce qui en fait le principal employeur privé du Québec et l'un des 20 plus importants du Canada, l'institution financière peut en effet être considérée comme un poids lourd de l'économie nord américaine. Son bilan de près de 200 milliards de dollars canadiens la classe aujourd'hui parmi les 10 plus importantes coopératives financières au monde. L'an dernier, elle s'est d'ailleurs rapprochée d'un autre géant du secteur en signant un partenariat avec le Crédit Mutuel. Et grâce à sa filiale Développement international Desjardins, qui soutient une soixantaine d'autres réseaux à travers le monde, le
Mouvement est présent dans plus de 40 pays.

Grossir en gardant les valeurs coopératives, le défi Desjardins

A sa tête, la charismatique Monique Leroux. Arrivée en 2008 alors que le Mouvement connait des moments difficiles dans la débâcle financière ambiante, cette cinquantenaire issue du milieu bancaire classique va rapidement redresser la barre. Mais les changements ne se sont pas faits sans heurts. En 2011, un ancien président du Mouvement, Claude Béland, parle d'un effritement de la philosophie participative du mouvement. Sur les ondes de Radio Canada, il affirme qu'à partir du moment où les administrateurs ont commencé à toucher une rémunération les projets ont visé à obtenir des « rendements maxima et à devenir aussi performants que les banques ». Début 2012, un maire de la région de Bellechasse, Michel Bonneau, appelle carrément au boycott de Desjardins après la fermeture d'un centre financier aux entreprises situé sur sa commune, dans le cadre du programme de fusion des caisses. L'élu dénonce un fonctionnement de plus en plus commercial du mouvement. « Le mouvement devait s'adapter à la réalité économique et générationnelle », défend cependant Michel Lafleur, directeur de l'Institut de recherche et d'éducation pour les coopératives et les mutuelles de l'Université de Sherbrooke.

Démocratie

Les attaques, Monique Leroux, les réfute d'ailleurs en bloc. L'actuelle présidente et chef de la direction du Mouvement a fait de la promotion du modèle coopératif son cheval de bataille, comme l'a montré sa détermination à organiser un sommet international des coopératives (8 au 12 octobre 2012). Lors de celui-ci, dans les couloirs du Palais des Congrès de Québec, elle enchaîne les rendez-vous pour convaincre de la pertinence du système. Quand on l'interroge sur ce qui distingue le Mouvement Desjardins d'une institution financière classique, la réponse fuse, évidente. « Trois choses nous distinguent du milieu traditionnel. assure Monique Leroux. D'abord, notre modèle de caisse locale, qui est resté dans l'esprit de la première caisse de Levis (voir encadré), ne ressemble d'aucune façon à une succursale bancaire. Ensuite, nous avons une vocation éducative que ce soit par l'Institut (formation des membres, ndlr) ou la fondation Desjardins (bourses d'université, ndlr) et plus généralement le programme « Coopmoi » (un programme visant à renforcer l'éducation en matière de coopération, de démocratie et d'économie auprès des membres et de la population en général, ndlr). Enfin, l'ensemble des grandes orientations du mouvement est décidé par les représentants des caisses à travers tout un processus ».

Ainsi, pour élaborer le dernier plan stratégique 2010/2012, un congrès de 2 jours réunissant près de 2 000 représentants de caisses s'est tenu(1). Précédé de 6 mois de travaux et d'échanges, il a aboutit à un vote des représentants sur 6 grandes questions qui ont tracé la voie à suivre par la direction centrale qui a ensuite représenté le plan à son Assemblée de représentants des caisses, qui a donné le feu vert... Le même processus est actuellement en train de se répéter pour le plan stratégique 2013-2016. « Je ne pense pas qu'il y ait une banque à travers le monde qui fonctionne comme cela », conclut Monique Leroux.

Une institution plus responsable par essence ?

Ce processus « long et exigent », comme le reconnaît la présidente du Mouvement reste un « atout », estime-t-elle. « Cela prend du temps c'est vrai mais cela répond à notre mission d'éducation. C'est ce que j'appelle la contribution au développement des personnes dans l'action ». Et puis « cela va dans les deux sens : les représentants nous interpellent également quand ils estiment que l'on va prendre une tangente qui ne leur plaît pas », souligne-t-elle. « Cela dit, il faut être conscient que nous n'avons pas un temps infini pour faire les débats. Et que la coopération ne veut pas dire l'unanimité sinon l'arrivée à un consensus majoritaire. C'est tout un équilibre...et un apprentissage de la démocratie », résume-t-elle.

En mai dernier, la présidente en a d'ailleurs fait les frais. Face à une forte augmentation de sa rémunération (+68% entre 2009 et 2011 sous forme de bonification apportée à son régime de retraite), la caisse de Trois Rivières a voté une résolution critiquant la rémunération des dirigeants Desjardins... « Sa rémunération globale, à 3,1 millions de dollars (pour 2011, ndlr), représente 36 fois la rémunération totale moyenne d'un employé de Desjardins. Certaines organisations faisant la promotion de la bonne gouvernance établissent un ratio d'équité interne à 30 fois », note ainsi le quotidien québécois La Presse Affaires. Mais la rémunération de Monique Leroux se situe aussi à 75% de la médiane du marché financier canadien et à parité avec les coopératives financières étrangères d'une envergure comparable à celle de Desjardins, arguent ses défenseurs.

Malgré les critiques, l'Institution reste aujourd'hui une « référence », estime ainsi Michel Lafleur. L'institution bénéficie d'ailleurs d'une forte crédibilité au niveau international: selon le magazine américain Global Finance, le Mouvement Desjardins occupe la 16ème place des institutions financières les plus sûres du monde et le 3ème rang au niveau américain.

"Meilleure entreprise citoyenne au Canada"

Le Mouvement s'enorgueillit aussi de plusieurs prix et bonnes places de classements comme celui de la société Waterstone Human Capital qui a classé Desjardins parmi les 10 entreprises les plus admirées du Canada pour sa culture d'entreprise coopérative ou de Corporate Knights qui a élu Desjardins comme la meilleure entreprise citoyenne au Canada en 2012. Le Mouvement serait-il plus responsable par nature, eu égard notamment à son statut coopératif ? Si le lien n'est pas forcément indéfectible, Monique Leroux veut croire qu'il est valable pour son Mouvement. « Nous ne sommes pas parfaits mais nous essayons de nous inscrire dans le jeu du développement durable, en proposant notamment des produits responsables, des « rabais verts » pour valoriser le comportement écologique de nos membres comme l'achat d'une voiture hybride ». Le Mouvement propose aussi des fonds ISR (4,87% des actifs totaux des fonds Desjardins, ndlr) : « c'est une orientation de placement que nous considérons comme importante et que l'on travaille activement à développer, mais certains de nos membres ont une approche plus nuancée. Certains veulent avoir un portefeuille qui reflète le marché canadien, il faut donc être capable de répondre aussi à ces besoins », affirme Monique Leroux. Pour la présidente, la responsabilité du Mouvement et plus généralement de l'ensemble des coopératives financières consiste aussi et peut être surtout à accompagner les autres coopératives qui ne sont pas toujours bien connues et comprises des banques traditionnelles. C'est notamment le sens de l'annonce d'un nouvel outil de financement spécifiquement dédié à celles-ci, en partenariat avec le gouvernement québécois, dévoilé lors du sommet.


(1) Si chaque caisse a bien un personnel et un directeur salariés, ce sont des membres bénévoles, élus par l'assemblée générale, qui forment le conseil d'administration et celui de surveillance de Desjardins. Le personnel permanent de la Fédération des caisses Desjardins du Québec est également salarié mais les membres élus de chaque Caisse envoient leurs représentants aux assemblées générales de la Fédération pour élire le président du Mouvement et voter sur les orientations.

Béatrice Heraud, envoyée spéciale à Québec
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