Publié le 17 décembre 2012

SOCIAL

La saveur coopérative du sucre paraguayen

Quoi de commun entre une sœur dominicaine aux Etats-Unis, un cadre chez un fabriquant automobile Franc-comtois et un producteur de canne à sucre du Paraguay ? L'économie coopérative.

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© Oikocrédit

Oikocrédit dans le monde


Oikocrédit regroupe 45 000 investisseurs dans le monde dont 39 000 particuliers. L'encours des prêts et prises de participation s'élevait, fin 2011 à 520 millions d'euros, pour un capital social de 675 000 millions d'euros. Cela fait d'Oikocrédit un des principaux investisseurs du développement et de la microfinance au monde.Depuis sa création, la coopérative a instauré le versement d'un dividende faible (2 %) mais constant à ses sociétaires. Le depository receipts, sorte de part sociale souscrite par les épargnants auprès de la coopérative néerlandaise, est un produit de finance solidaire labellisé par Finansol en France.

Ils sont en train de « construire l'usine de leurs rêves », résume Andres González, directeur général de Manduvirá, une coopérative agricole qui regroupe 1750 petits producteurs de canne à sucre au Paraguay. Au moment où il prononce ces mots en France, les premières machines sont en cours d'installation dans le bâtiment situé à Arroyos y Esteros, bassin de production du sucre biologique, à 67 kms de la capitale Asunción, à 10 000 kms de Paris. L'usine aura une capacité de production de 20 000 tonnes par an, soit 20 % du sucre biologique produit au Paraguay. Une usine moderne, équipée en panneaux solaires pour générer sa propre électricité.

Andres González raconte l'histoire des producteurs de Manduvirá d'une voix posée, le visage neutre. Mais une incroyable fierté bouillonne à l'intérieur, parce qu'ils ont réussit là où tous leur disaient qu'ils étaient « les chiens qui aboient sur la lune, pensant pouvoir l'attraper », rappelle-t-il. Dans un pays dont l'industrie sucrière est dominée par sept familles de propriétaires terriens, les paysans d'Arroyos y Esteros ont réussi à se sortir de leur impasse économique : « Nous étions exploités et gagnions trois fois rien. En 2002, nous avons lancé la « révolution douce » pour un changement économique, social et environnemental », explique M. González. La coopérative de producteurs de Manduvirá ne compte que 180 membres et leur objectif est de préserver un mode de production paysan en polyculture (le sésame, le coton, la stévia, un édulcorant naturel, les fruits et légumes) afin d'assurer l'autosubsistance de chacun, des revenus diversifiés, et leur autonomie économique en transformant et en exportant eux-mêmes leur sucre.

15 millions de dollars pour une usine

L'appui technique d'ONG a permis de basculer vers une production à 100 % bio et la labellisation Fairtrade a ouvert les portes du marché européen. En 2006, Manduvirá exporte ses premières tonnes de sucre vers l'Europe, notamment en France où Ethiquable (elle-même société coopérative) commercialise le produit en grande distribution.

La demande en sucre bio et équitable est telle que les commandes s'envolent dès 2008. Manduvirá augmente son portefeuille de clients en Europe, Océanie, Canada et Amérique latine. La coopérative voit affluer les membres. Mais l'usine de transformation louée par Manduvirá est distante de 90 kms de Arroyos y Esteros et ne peut produire que 6000 tonnes annuelles. La construction d'une usine était un rêve, elle devient une nécessité. Il faut 15 millions de dollars dans un pays où il est extrêmement difficile d'emprunter à long terme. Le taux d'épargne est faible (30 % des dépôts bancaires) et limité à un an en moyenne. Les membres de la coopérative décident d'affecter cinq millions de dollars, provenant des primes de développement obtenues dans le cadre de leurs partenariats équitables, à l'investissement dans l'usine. C'est à ce moment là qu'intervient le bureau paraguayen d'Oikocrédit qui va devenir le premier partenaire financier de la coopérative paysanne, grâce à un prêt de 2,9 millions de dollars.

Une coopérative aide une autre coopérative

La coopérative d'investissement Oikocrédit collecte l'épargne de citoyens et de personnes morales de 14 pays afin de financer le développement dans 70 pays du Sud (cf. encadré). On y retrouve des congrégations religieuses comme celle de Sœur Corinne Florek, une communauté dominicaine du Michigan, sociétaire depuis 20 ans. En France, l'association de soutien Oikocrédit Franche-Comté créée en 1975 - et qui participe à la fondation de la coopérative Oikocrédit aux Pays-Bas la même année - regroupe notamment des cadres de l'industrie automobile, engagés dans les mouvements tiers-mondistes et soucieux d'allier l'action à la mobilisation. L'activité principale de la société est de refinancer les institutions de microfinance (IMF) dans 70 pays, qui prêtent à des micro entrepreneurs. Mais face à des projets de l'ambition de Manduvirá où 1750 « petits entrepreneurs » se sont regroupés pour changer d'échelle, Oikocrédit a choisit de développer son activité d'investisseur direct dans les projets productifs. Le secteur agricole et les coopératives sont tout particulièrement privilégiés sur ce segment d'activité. Fin 2011, Oikocrédit autorise le prêt de 2,9 millions de dollars à Manduvirá : « cela faisait quatre ans que nous suivions le projet », explique Rodrigo Ortiz, responsable d'Oikocrédit Paraguay.

Cet engagement facilite le bouclage financier complété par cinq autres organisations dont seulement deux paraguayennes (une caisse mutuelle et une banque commerciale) qui apportent 1,5 millions de dollars. Pour Andres González, la gouvernance démocratique d'une coopérative n'est en rien une contrainte : « c'est notre force. La coopérative était la seule forme d'organisation capable de régler nos problèmes communs. Lors de la pose de la première pierre de l'usine, un jour chômé a été décrété à Arroyos car notre projet a un impact sur ses 25 000 habitants. » Quant aux grandes familles du sucre, le directeur de Manduvirá explique d'un léger sourire : « certains disent encore que notre usine est un mensonge mais ils nous ont appelés récemment pour nous proposer de nous mettre d'accords sur certains prix à l'international. »

Philippe Chibani-Jacquot
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