Publié le 08 novembre 2019

SOCIAL

Un site gazier de Total au Yémen transformé en prison secrète

Total et l'État français auraient-ils sciemment fermé les yeux sur des violations des droits humains ? Une enquête vient de révéler que le site gazier de Total au Yémen sert de prison secrète aux Émirats arabes unis, membre de la coalition contre le terrorisme. Plusieurs témoignages font état de traitements inhumains et dégradants. Les ONG demandent l'ouverture d'une enquête parlementaire.

Yemen LNG site gazier total AFP
Une partie du site a été réquisitionné en 2017 par les Émirats arabes unis, membre de la coalition contre le terrorisme.
Marwan Naamani / AFP

"Tu es arrivé en enfer, on va te tuer, tu ne ressortiras jamais." Cet enfer décrit par un soldat à un détenu se situe sur le site gazier Yemen LNG, à Balhaf, dans le golfe d’Aden, dont Total est l’actionnaire principal (39,6 %). Selon plusieurs témoignages et sources rassemblés dans une enquête (1) publiée par l'Observatoire des armements et SumOfUs, en collaboration avec les Amis de la Terre, ce site gazier héberge une milice et une prison secrète sous contrôle des Émirats arabes unis.

Trois témoignages font état de la détention de citoyens yéménites en 2017 et 2018 dans une zone logistique du site dirigé par Total. Ils relatent des traitements inhumains et dégradants (privation de soins, tortures) commis par des soldats émiratis. Il y a deux ans, Amnesty International évoquait déjà la présence d’un site détention à Balhaf, mais sans préciser sa localisation exacte ni apporter de cas de personnes détenues. 

"On m’a enfermé dans une cellule puis on m’a roué de coups de poings et de coups de bâtons. On m’a tiré par la barbe, frappé au visage, on m’a fait croire que mes compagnons de cellule m’avaient dénoncé. On m’a accusé de faire partie de Daesh, d’AQPA (Al-Qaïda dans la péninsule arabique) ou des Frères musulmans", explique Mohammad, un citoyen yéménite qui s’est retrouvé de longues semaines détenu à Balhaf.

L'État français au courant ? 

"Les détenus s’entassent de cinq à parfois plus d’une dizaine dans des petites cellules de 5x8 mètres. Ils dorment à même le sol, n’ont pas accès à l’eau courante. Le lieu de détention est peu aéré, la chaleur est étouffante. Des cas de torture et de mauvais traitements sont évoqués : les prisonniers sont battus, les malades laissés sans soin. Il n’est pas rare que certains détenus disparaissent pour être placés à l’isolement pendant deux ou trois jours", précisent les auteurs.

Sous couvert d’anonymat, un consultant dans le domaine de l’énergie confirme qu’une zone logistique a été effectivement "allouée" par Yemen LNG aux Émirats arabes unis dans le port gazier. "Total est prise en tenaille car la société est partenaire d’Abu Dhabi, ce qui fait de l’ennemi de ton allié, ton ennemi." "Avant, cela devait être des bureaux", confirme Muhammad en décrivant son lieu de détention. Le site gazier Yemen LNG a été lancé en 2009, puis stoppé en 2015, au début de la guerre. En avril 2017, une partie du site est réquisitionnée, à la demande officielle du gouvernement yéménite.

"Total a-t-elle toujours accès à la surveillance visuelle du site ? Peut-elle ignorer le balai des pick-ups et hélicoptères qui arrivaient et repartaient du site, de même que les mouvements d’individus et de véhicules ? Si une enquête provenant d’organisations de la société civile permet d’établir l’existence d’une prison secrète sur le site d’une entreprise présumée OIV (Opérateur d’importance vitale, sous la supervision du Premier ministre en cas de crise majeure, NDR), comment l’État français peut-il l’ignorer ?", interrogent les auteurs. Ces-derniers demandent le lancement d’une enquête parlementaire afin de connaître l’implication de la France et de Total dans la guerre au Yemen, d’autant que Paris est déjà accusée de vendre des armes utilisées dans le conflit.

La stratégie de Total en zone de conflit

Le rapport met par ailleurs en évidence que les positionnements de Total, qui se cristallisent sur des zones en conflit, sont toujours appuyés par la mise en place d’une infrastructure militarisée et concomitantes avec des opérations militaires françaises. "Une stratégie qui ne relève pas du hasard et qui permet au pétrolier de mettre la main sur d'importantes ressources d'hydrocarbures !" souligne Cécile Marchand, chargée de campagne aux Amis de la Terre. D'ailleurs, au Yémen, Total est le premier investisseur privé.

Enfin, l'enquête révèle que l'État français est exposé financièrement en cas de non-redémarrage du site de liquéfaction gazière car il lui a octroyé une garantie publique à l'export. "On se retrouve dans une situation ubuesque où c'est de l'argent public qui pourrait éponger une partie des dettes de Total auprès des banques (dont Société générale, Crédit agricole et BNP Paribas, NDR) pour un projet gazier transformé en base militaire, avec la complicité de l'État", commente Cécile Marchand.

Total, de son côté, assure ne disposer d'aucune information spécifique quant à l'usage fait par la coalition de la partie réquisitionnée. "Yémen LNG s’est conformé à l’injonction des autorités du Yémen. Deux périmètres ont ainsi été établis avec des séparations physiques et des accès distincts. La responsabilité et la gestion de la partie réquisitionnée ont été intégralement transférées aux forces de la coalition", explique le pétrolier dans un communiqué.

Concepcion Alvarez @conce1

(1) Voir le rapport


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