Publié le 26 octobre 2010

SOCIAL

Un projet français de mine de nickel contesté en Indonésie

A Weda Bay, sur l'île indonésienne d'Halmahera, un projet de mine sur l'un des plus importants gisements mondiaux de nickel, suscite l'ire de plusieurs ONG. L'exploitation du minerai, qui sera en grande partie conduite par Eramet, provoquerait d'importants dommages sur l'environnement et les communautés locales.

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Une mine de nickel à Halmahera

La campagne « Une seule planète »

Le cas Eramet est « le premier cas d'une série de situations d'exploitation non durable et non équitable des ressources naturelles » que la coalition d'ONG, syndicats et chercheurs d'Europe et de pays du sud (Crid, Les Amis de la terre, Greenpeace, Cgt, Walhi, Congad, Oxfam, ingénieurs sans frontières, aitec, CCFD, etc.) va dévoiler à l'occasion de la campagne « Une seule planète ». L'idée est de sensibiliser les citoyens sur l'impact de leur consommation dans les pays du sud et de populariser le concept d'« espace écologique », soit l'idée que chaque humain doit avoir le même droit d'utiliser les ressources (voir glossaire). Mais aussi de s'adresser aux dirigeants, notamment européens, pour qu'ils mettent en place une politique cohérente de réduction de la consommation des ressources naturelles ainsi que des mesures d'encadrement de l'activité des multinationales dans les pays du Sud et une politique de responsabilité juridique des entreprises pour les atteintes aux droits de l'homme dans ces mêmes pays.

Si la déforestation causée par les plantations d'huile de palme en Indonésie est aujourd'hui très médiatisée, on connaît moins l'impact des mines sur ces îles riches en minerai (nickel, cuivre, or, charbon). Pourtant, leurs dégâts sur l'environnement sont tout aussi importants, estime la coalition « Une seule planète » qui lance sa campagne pour une meilleure gestion des ressources (voir encadré) par la médiatisation d'un projet de mine de nickel dont l'actionnaire majoritaire est la compagnie minière française Eramet, qui s'est liée avec le japonais Mitsubishi et la société d'Etat indonésienne PT Antam au sein de la PT Weda Bay Nickel.

Situé sur les montagnes d'Halmahera, une île de l'archipel des Moluques connue pour ses forêts tropicales et ses lagons poissonneux, le projet Weda Bay de 54 874 hectares « qui est localisé dans la forêt, aura un impact majeur sur la biodiversité », estime Pius Ginting, chargé de campagne mines et métaux de Walhi et des Amis de la terre Indonésie. La forêt abrite en effet de nombreuses espèces animales et végétales endémiques, dont 4 espèces d'oiseaux et 7 d'amphibiens qui sont classées sur la liste rouge de l'UICN...Une nature dont dépend pourtant la communauté des Togutil, un peuple indigène vivant essentiellement de la chasse et de la pêche, et dont le mode de vie serait menacé par l'exploitation de la mine. S'il y a bien eu consultation sur le projet, celle-ci n'a que peu de valeur pour Pius Ginting, dont l'ONG a refusé de participer au débat : « dans ce type de consultation, certains membres des communautés sentent une pression pour aller dans le sens du projet, car les compagnies travaillent main dans la main avec les autorités locales pour décider des questions foncières par exemple. »

Si aujourd'hui le projet est tant contesté par les ONG, c'est aussi qu'il existe des précédents. Au début de la décennie, la société australienne Newcrest Mining a été mise en cause pour les dégâts environnementaux (déforestation, pollution des rivières, etc.) engendrés par deux de ses mines d'or sur la même île d'Halmahera. En 2004, des mouvements de protestation des communautés locales avaient alors été vivement réprimés par les forces de l'ordre, qui assuraient la protection des exploitations, provoquant la mort d'un manifestant (voir article lié).

Exploitation minière vs protection de la forêt

« Ce qui est incroyable, c'est que, normalement, la zone sur laquelle est prévue le projet Weda Bay est une « forêt protégée » par la loi », souligne Sylvain Angerand, chargé de campagne forêt des Amis de la Terre France. Mais un tour de passe-passe a finalement permis l'exploitation du site. Petit retour en arrière : en 1999, voyant les dégâts provoqués par certaines mines (déforestation, destruction des sols, pollution des rivières, contestation de la part des communautés locales), le parlement indonésien vote une loi de protection de la forêt en classant celle-ci en 3 catégories plus ou moins protégées des activités minières (forêt conservée, forêt protégée et forêt de production). Problème : près de 150 compagnies minières voient alors leurs opérations basculer dans l'illégalité...En 2004, après une intense activité de lobbying de l'industrie minière et des investisseurs, la présidente Megawati qui craint de devoir payer une compensation de plus d'un milliard de dollars aux compagnies dont le contrat aurait été rompu, utilise une procédure exceptionnelle pour amender la loi. 13 projets de mines à ciel-ouvert ayant obtenu leur licence d'exploitation avant le vote de la loi, vont alors être autorisés dans une zone de « forêt protégée » (1). Le projet de la PT Weda Bay Nickel est de ceux-là...Il faut dire que son abandon aurait été un coup dur pour le gouvernement et les compagnies minières qui le mènent : le gisement, qui renfermerait 5,1 millions de tonnes de nickel (source Miga), est considéré comme l'un des plus importants du monde.

Cependant, plusieurs manifestations des communautés locales contre le projet on déjà eu lieu, notamment en 2008, affirme Pius Ginting. Mais le gros des actions menées par la coalition d'ONG (2) se concentre surtout sur la Miga, l'agence multilatérale de garantie des investissements de la Banque mondiale, sollicitée pour apporter son soutien au projet. Plusieurs courriers (voir documents liés) ont ainsi été adressés à l'agence pour l'alerter des risques. Sans succès puisque, en août 2010, après avoir réalisé des études sur les impacts sociaux et environnementaux, la Miga a finalement donné sa caution au projet. Dans un long document, l'agence explique ainsi que la mine utilisera un système clos pour son procédé de traitement du minerai, n'entraînant aucun déversement des résidus ou des produits chimiques dans la baie ; qu'aucune population ne sera déplacée et que la mine n'utilisera que moins de 500 hectares de forêts protégées, sachant que, chaque année, autant d'hectares déboisés (60 ha) seront replantés par la firme. Des arguments contestés par les ONG qui opposent une autre étude réalisée par un chercheur indépendant (voir document lié). Celui-ci conteste les tests et données des études de la Miga et parle de 202 millions de tonnes de résidus générés sur les 30 années d'exploitation de la mine. Des résidus qui, selon le rapport, seront enterrés sur une zone sismique et sujette à des pluies torrentielles, supposant un contrôle perpétuel du site...

Un gisement stratégique

Au siège d'Eramet, qui joue gros puisque la mine lui permettrait de doubler sa production de nickel, on explique que la société « est en parfaite conformité avec la loi indonésienne et la règlementation internationale », et que le projet se veut « exemplaire ». Mais pour l'heure, on joue la prudence. « Rappelons d'abord qu'il ne s'agit pour l'instant que d'un projet que le conseil d'administration ne validera - ou pas- qu'en 2012 et dont l'exploitation ne commencera pas avant 2016. Pour l'instant nous sommes dans la phase d'études - environnementales, sociales, etc- qui nous sont demandées pour respecter les standards de la Banque mondiale et des principes Equateur, auxquels nous adhérons », tient à préciser Catherine Tissot-Colle, la directrice de la communication et du développement durable. Concernant les accusations de pollution ou de déforestation des ONG, les réponses restent évasives : « la mine zéro rejet et zéro déchet n'existe pas, mais les procédés qui seront utilisés ont beaucoup moins d'impact sur l'environnement qu'avant », affirme Catherine Tissot-colle qui cite l'hydrométallurgie, peu énergivore et donc peu émetteur de CO2... mais qui utilise des produits chimiques dont les ONG craignent le rejet.

En attendant, profitant des prises de position du gouvernement en faveur de la protection des forêts et du sommet de Nagoya sur la biodiversité, les Amis de la terre -qui fait partie de la coalition « Une seule planète »- ont rencontré Chantal Jouanno et Jean-Louis Borloo pour les alerter sur le cas et tenter de mettre le gouvernement français « devant ses contradictions » sachant que la France détient, via Areva, 26 % des parts d'Eramet. La société est, elle, nommée dans la catégorie Environnement, des prix Pinocchio du developpement durable 2010.

Actualisation du 10 novembre 2010: l'entreprise a reçu le prix Pinocchio dans la catégorie environnement, avec 40 % des voix.

(1) La loi indonésienne de 1999 définit la « forêt protégée comme une « zone forestière dont la fonction principale est de protéger le système de soutien vital pour l'hydrologie, la prévention des inondations, la lutte contre l'érosion, la prévention d'intrusion d'eau de mer et le maintien de la fertilité des sols ». Les activités productives (comme les mines) y sont autorisées tant qu'elles ne contreviennent pas à sa fonction principale les mines à ciels ouverts y sont théoriquement interdites, sauf pour les 13 projets dont la licence avait été accordée avant la loi.

(2) Coalition formée par Walhi, Earthworks, une association américaine spécialisée dans l'impact des opérations minières, et le Bank information center (qui aide les ONG à influencer les orientations des institutions financières).

Béatrice Héraud
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