Publié le 14 juin 2013

SOCIAL

Turquie : une politique environnementale vivement critiquée

Projets d'urbanisation gigantesques, pollution, lois réduisant la protection des espaces naturels, les ONG trouvent dans les manifestations qui secouent la Turquie une caisse de résonance pour leurs critiques de la politique environnementale turque.

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Manifestation à Gezi parki
© Volkan Cagali/Greenpeace

A l'origine des émeutes qui secouent la Turquie depuis maintenant plus de deux semaines, il y a la défense d'un des derniers espaces verts d'Istanbul, le parc de Gezi. Si la protection de l'environnement n'est qu'une des nombreuses revendications des manifestants et que ces dernières ont depuis pris le pas, l'occupation de Gezi permet aux ONG de dénoncer la politique environnementale d'Ankara. Plusieurs d'entre elles ont ainsi refusé la semaine dernière de participer à la Journée mondiale de l'environnement. « Le gouvernement ne tient pas du tout compte de la participation publique dans la prise de décision », explique Laetitia Liebert, directrice générale de Greenpeace Méditerranée. En soulignant que les manifestations menées ces dernières années pour des raisons environnementales font l'objet de la même répression policière. « Ce qui change à Gezi, c'est qu'il y avait plus de médias et que pour la première fois Erdogan a été pointé du doigt », relève-t-elle.

Priorité au charbon et à l'urbanisation

Depuis 1991, les émissions de gaz à effet de serre ont bondi de 124%. Et la tendance semble toujours à la hausse. Selon Greenpeace, Ankara a lancé la construction d'une soixantaine de centrales à charbon dans le pays et ne laisse que très peu de place aux projets d'énergie renouvelable. « Le retour sur investissement d'une centrale à charbon est atteint au bout de 5 ans, contre 8 à 10 ans pour les énergies renouvelables », pointe Laetitia Liebert. L'organisation estime que si la Turquie investissait massivement dans ces dernières dès maintenant, elle pourrait couvrir 80% de ses besoins en électricité d'ici à 2050.

Elvan Arik, doctorant à l'Institut française des études anatoliennes d'Istanbul (IFEA) et spécialiste des questions énergétiques, explique que le gouvernement privilégie les centrales à charbon afin de réduire sa facture en gaz naturel, pour tirer parti de ses importantes ressources domestiques en lignite, pourtant de mauvaise qualité. Si le gaz naturel assure la moitié des besoins énergétiques du pays, cette part doit être réduite à 30% d'ici à 2023. Le charbon et les énergies renouvelables devraient alors compter chacun pour 30%, les 10% restant devant provenir du nucléaire. Au sein des énergies renouvelables, la quasi-totalité devrait provenir de barrages hydro-électriques, avec un impact environnemental non pris en compte la plupart du temps.

Serdar Sarigül, directeur général de la Tema (Fondation pour la reforestation, l'érosion des sols et la protection des habitats naturels), cite pour sa part l'exemple du vote en avril 2012 d'une loi qui a permis la vente de plus de 1,6 million d'hectares de terrains en grande partie forestiers auparavant interdits à la construction.

Un discours gouvernemental sur l'environnement peu crédible

Le gouvernement, dans ses discours officiels, se fait pourtant régulièrement le défenseur de l'environnement. En avril, Erdogan a livré un vibrant plaidoyer en ce sens, à l'occasion du forum des Nations Unies sur les forêts, qui se tenait à Istanbul. « Nous devons comprendre que si ce que nous appelons la croissance et le développement continue à ce train, nous n'auront plus de monde à habiter. Si cette compétition cruelle, cette ambition, cette avarice continuent, nous n'aurons plus de monde à laisser à nos enfants », a-t-il déclaré. Avant de souligner que la Turquie était l'un des pays dont les efforts de reboisement étaient les plus importants au monde.

Une posture que Serdar Sarigül bat en brèche. « Pour le projet de construction du troisième aéroport d'Istanbul et du troisième pont sur le Bosphore, aucune étude d'impact n'a été réalisée », constate-t-il. A lui seul, le projet aéroportuaire va conduire à la destruction de plus de 2,4 millions d'arbres. Autre chantier vivement contesté, le creusement d'ici à 2023 d'un canal à Istanbul qui ouvrira une deuxième voie navigable entre la mer Noire et la mer de Marmara, en parallèle au Bosphore.

Une loi controversée sur la biodiversité en suspens

Les associations environnementales ont par ailleurs multiplié ces derniers mois les appels contre la « loi de conservation de la nature et de la biodiversité », dont le passage devant le parlement a été suspendu en raison des émeutes. Pour Serdar Sarigül, ce texte « aura des conséquences extrêmement profondes sur les forêts, les zones humides, les rivages et les sites naturels de Turquie ». Alors que moins de 5% du territoire turc est protégé (contre près de 18% en moyenne dans l'Union européenne), la loi rendra possible des projets industriels ou d'urbanisation dans les espaces naturels s'ils répondent à un « intérêt public supérieur ». Une notion floue qui ouvre la porte à toutes les dérives, avertissent Tema et Greenpeace.

Critiques de Bruxelles

Dans son rapport 2012 sur la candidature du pays à l'accession à l'Union européenne, Bruxelles n'est pas tendre avec Istanbul. Malgré de « bons progrès » dans la gestion de l'eau et des déchets, l'UE relève l'absence d'études d'impact pour les projets de barrages hydro-électriques et des avancées « limitées » dans la lutte contre le changement climatique. Autre critique, l'insuffisance de moyens administratifs pour l'application de la législation sur la qualité de l'air, la protection de la nature et des ressources en eau et le contrôle des installations industrielles. Au sein du ministère de l'environnement et de l'urbanisation, Bruxelles confirme enfin le déséquilibre entre ces deux enjeux, et le « manque d'attention concernant les enjeux environnementaux dans le cadre des grands projets ».

Cédric Ménard
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