Publié le 08 juillet 2013

SOCIAL

Projets « BoP » dans les pays du Sud : quel impact social ?

Utiliser la voie du marché pour lutter contre la pauvreté, augmenter l'autonomie des femmes ou réduire la malnutrition : ce sont les projets « Bottom of the pyramid » des multinationales. Mais quelle est leur véritable ampleur ?

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© Thomas Haley / Sipa

« Pour l'instant il est très difficile de savoir quel est l'impact global des projets BoP, on a très peu d'exemples qui ont passé le test d'être rentables tout en ayant un impact social prouvé », constate Spencer Henson, économiste à l'Institute of Development Studies,un centre de recherche spécialisé. En ligne avec « The fortune at the bottom of the pyramid », ouvrage fondateur de l'économiste C.K. Prahalad publié au début des années 2000 (1), les projets BoP se sont multipliés ces dernières années au sein des multinationales, d'Unilever au cimentier mexicain Cemex ou à Danone, en passant par Schneider Electric (projet BipBop) ou Adidas... Mais bien que la question de l'impact social soit devenue un domaine de recherche à part entière (2), en lien avec l' « impact investing », leur impact réel reste assez peu connu.
Dans une méta-étude publiée fin 2012, des chercheurs ont recensé 104 études ou recherches sur le BoP : 48 abordent l'impact social et 28 fournissent des résultats, dont 20 sont positifs, relèvent les chercheurs, pour qui «la rareté des évaluations objectives est importante, compte tenu de la promesse du concept BoP sur la réduction de pauvreté ».

Grameen Danone : des résultats connus, un impact à démontrer

Dans le cas de la co-entreprise Grameen Danone, qui fabrique des yaourts enrichis pour les enfants des campagnes bangladaises, avec l'objectif de «réduire la pauvreté en apportant la santé par l'alimentation et développer un modèle économique de proximité», selon son site web, l'entreprise est bien sûr capable de détailler ses résultats : 800 femmes vendeuses en porte-à-porte, 370 micro-éleveurs laitiers devenus fournisseurs réguliers, 60 à 100000 yaourts vendus chaque jour (début 2013), et une usine locale employant 120 personnes. Mais pour les spécialistes du sujet comme pour Danone, ces chiffres renseignent sur la taille du projet plus que sur l'impact social, qui se définit par la différence de situation obtenue grâce au programme : le changement dans la santé des enfants, en priorité.

« Nous savons que la composition du yaourt lutte contre la malnutrition mais pour qu'il ait un effet réel, il faut que l'enfant en mange tous les jours. Pour combien d'enfants est-ce le cas ? C'est très difficile à savoir », reconnait Miora Ranaivoarinosy de danone.communities. Avant de prétendre y répondre, l'entreprise a d'abord dû faire évoluer son modèle, face à des difficultés opérationnelles : hausse du prix du lait, turn-over des vendeuses, manque de réfrigérateurs... L'approche « marché » ne serait-elle pas la bonne pour répondre aux besoins essentiels des plus pauvres ? Aujourd'hui, Danone s'appuie sur une ONG (Jita, issue de Care) pour recruter des vendeuses fidèles, et utilise une péréquation des tarifs inspirée du public : les yaourts sont aussi vendus en ville, à une clientèle plus aisée et à un tarif supérieur (10 takas, soit 10 cents d'euros), ce qui autorise le bas prix dans les campagnes (8 takas). Alors que la rentabilité est attendue pour fin 2014, la question de l'impact social reste ouverte. «La question est aussi régulièrement posée par des investisseurs et par des entreprises qui veulent savoir si ça marche, avant de se lancer sur des projets BoP », ajoute Miora Ranaivoarinosy, pour qui fournir des réponses objectives fait partie des prochaines étapes à atteindre.

Unilever : les ventes doublent les revenus des foyers

C'est dans le pays voisin, en Inde, que se déroule un autre projet emblématique des approches BoP, le programme « Shakti » d'Unilever : là aussi, des femmes pauvres sont ciblées, pour vendre des savons et autres shampoings en porte-à-porte, dans les campagnes : elle sont 48.000 femmes vendeuses et 30.000 vendeurs depuis 2010, d'après le dernier rapport RSE d'Unilever, lequel précise qu'« il est fréquent que les ventes multiplient par deux les revenus des ménages ». Mais cette affirmation n'a pas été vérifiée par une étude externe, de même que la réalité de l'impact : par exemple l'argent gagné bénéficie-t-il réellement à la totalité du foyer, ou seulement aux dépenses des maris, comme cela a pu être le cas dans des programmes de micro-crédit ?... « Ces questions sont un peu nouvelles pour Unilever, mais ils sont en train de s'ouvrir à la mesure d'impact, y compris pour les petits agriculteurs liés à leurs chaînes d'approvisionnement », constate Spencer Henson.

Pour ce chercheur, développer des évaluations d'impact s'impose « pour vérifier la promesse de lutte contre la pauvreté et parce que si ces projets fonctionnent bien, il faut qu'ils soient développés ailleurs ». En attendant d'en savoir plus, la première valeur des projets BoP est peut-être de questionner les modèles économiques classiques et les objectifs habituels des entreprises.


(1) « 4 milliards de nouveaux consommateurs, vaincre la pauvreté grâce au profit », C.K. Prahalad, édition village mondial 2004.

(2) L'évaluation d'impact est au coeur des travaux de l'économiste Esther Duflo, au sein du laboratoire J-Pal du Massachussets Institute of Tecnology (MIT)

Thibault Lescuyer
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