Publié le 06 juillet 2010

SOCIAL

Nouvelles accusations contre les activités de Total en Birmanie

Un nouveau rapport de l'ONG américaine EarthRights international publié lundi affirme que les compagnies pétrolières Total, Chevron et PTTE qui opèrent sur le gisement de gaz naturel de Yadana, se rendent complices d'assassinats et de travail forcé.

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Les réserves dorées de la côte Arakan

Une autre région birmane est également dans le viseur des ONG: l'Arakan, dont les eaux sont riches en hydrocarbures. Pour acheminer le gaz et le pétrole issus des réserves « Shwe » jusqu'en Chine, deux pipelines d'environ 4000 kms (combinés) sont construit par la China national petroleum corporation (CNPC). L'ONG Shwe gas movement dénonce l'impact de la plateforme gazière sur les pêcheurs qui se voient interdire une zone de 50 kms autour de la réserve et doivent payer aux militaires jusqu'à 500 000 kyat (soit 360 euros) rien que pour quitter le port. Par ailleurs, 44 bataillons de 250 à 300 hommes sont actuellement positionnés sur la route du pipeline qui traverse 22 villages. L'ONG craint que ce déploiement militaire ne s'accompagne de travaux forcés, de viols, de confiscation de terres ou de déplacements de population. Déjà des personnes qui ont essayé d'alerter la population sur ces questions, parmi lesquelles des membres de Shwe gas movement, ont été arrêtées ou ont été obligées de fuir.

Violation des droits humains, travail forcé, « élimination ciblée » de villageois, contribution au financement de la junte birmane, et aide à l'ambition nucléaire du Myanmar...Les accusations que porte l'ONG américaine EarthRights International dans son dernier rapport*, qui lui a demandé deux années de recherche et de collecte de témoignages, sont lourdes et viennent relancer le feuilleton de Total et de l'industrie pétrolière en Birmanie.

Violation des droits de l'homme

« Des nouveaux faits se sont produits dans les douze derniers mois, souligne Mattew Smith, l'un des principaux auteurs du rapport. Les compagnies pétrolières -Total, Chevron et PTTED- se sont rendues complices dans l'élimination, en février dernier, de deux villageois qui ont été tués par la junte birmane chargée d'assurer la sécurité du pipeline. Ces bataillons de sécurité ont également forcé certains villageois à suivre et à financer un entraînement militaire pour les aider dans la surveillance de la zone gazière.» Le rapport fait aussi état de la persistance du travail forcé, toujours par le biais des militaires : les habitants du corridor du pipeline « ont été forcés de porter des paquets pour les soldats, de donner de la nourriture, de construire des installations militaires et de participer aux rondes de sécurité contre leur volonté ». Bien que Total se soit engagé à collaborer avec l'Organisation Internationale du Travail, notamment pour faciliter les plaintes des villageois, le problème ne s'est pas arrangé selon ERI. Pire, un témoin cité dans le rapport affirme que Total a été informé d'un cas de travail forcé et payé (3000 kyat environ, soit un peu moins de 3 euros) à chacun des villageois qui avait été réquisitionné pour le nettoyage d'un camp...

Les faits qui sont reprochés concernent encore le gisement gazier de Yadana, détenu depuis 1992 par Total (31 %), Chevron (28 %) et PTTED (25 %), et qui fait régulièrement l'objet d'accusations de la part de cette ONG et de bien d'autres. Selon ERI, le projet a généré plus de 9 milliards de dollars depuis 1998, ce qui représente la principale source de revenu de la dictature militaire. « Plus de la moitié de ces revenus - dont 915 millions en nature sous forme de gaz naturel à usage local et le reste en liquide- tombent dans l'escarcelle de la junte birmane. Au total, le régime aurait donc reçu plus de 62% du revenu net généré par le projet », estime EarthRights international. Invoquant les clauses de confidentialité des contrats, les compagnies refusent cependant de donner les détails de leurs versements au régime birman.

Des financements troubles

Placés dans des comptes off-shore, ces revenus peuvent « servir à des fins diverses comme l'acquisition illégales de technologies nucléaires ou d'armes balistiques », dénonce l'ONG. Après avoir accusé deux banques off-shore situées à Singapour, Overseas Chineses Banking Corporation (OCBC) et DBS Group -qui ont démenti-, d'abriter des fonds illégalement acquis par les généraux birmans dans son rapport de 2009, ERI dénonce cette fois-ci la banque française BNP Paribas par laquelle transiterait l'argent : « BNP Paris Jersey Trust est utilisée comme agent payeur par Total. Des hauts responsables de la junte birmane possèdent des comptes dans la branche singapourienne », affirme ainsi Matthew Smith, qui avoue ne pas avoir encore cherché à contacter la banque.

Pour lui, le gisement de Yadana, n'est donc « pas simplement un problème local qui concerne seulement les populations alentours. Il a des ramifications nationales du fait de la répression qui l'accompagne, mais aussi internationales car il participe à l'ambition nucléaire de la Birmanie. Or cela a une incidence sur l'équilibre du pouvoir mondial et la sécurité ». Le gaz naturel représentant près de 40% du PIB de la Birmanie, les revenus qui en sont tirés constituent en effet « le nerf de la guerre pour les généraux birmans », estime ERI. De fait, si l'ONG ne demande pas le retrait des compagnies, elle en appelle à la communauté internationale pour exercer des pressions sur les revenus gaziers du régime, notamment par des restrictions de l'accès du pays aux marchés internationaux des capitaux et le gel des avoirs concernés. A l'image de la coalition Publiez ce que vous payez (PCQVP), elle demande également plus de transparence de la part des entreprises, élément indispensable pour que toute la population profite des revenus gaziers.

« Puisque Total se dit et se veut exemplaire, nous devons les pousser à la transparence. C'est ce qui fera avancer les autres. Si comme elle l'affirme elle n'investira plus en Birmanie au-delà du projet Yadana, aucune raison commerciale ne peut être invoquée », estime Michel Roy, coordinateur de PCQVP. Contacté par Novethic sur sa réaction aux accusations portées par ERI, l'entreprise n'a pas donné son point de vue.

L' association, qui affirme avoir envoyé le rapport et une lettre à Total une semaine avant la publication du rapport, n'a pas été reçue par la multinationale, selon Matthew Smith. Pourtant, Total et Chevron « courent un risque bien réel de voir leur responsabilité pénale engagée et pourraient être poursuivis pour les crimes cités dans le rapport », estime-t-il. Déjà en 2005 la même ONG avait attaqué Unocal Corporation (aujourd'hui Chevron) pour complicité de meurtre, de viol, de torture et de travail forcé liés au même gazoduc. A l'époque l'affaire s'était réglée par un règlement à l'amiable -dont le montant reste confidentiel- entre la compagnie et les plaignants birmans.


*« Energy insecurity : how Total, Chevron and PTTEP contribute to human rights violations, financial secrecy, and nuclear proliferation in Burma (Myanmar)* »


Béatrice Héraud
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