Publié le 29 mars 2016

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SOCIAL

Nissan accusé de bafouer la liberté syndicale aux États-Unis

Depuis des années, les salariés de l’usine Nissan de Canton, aux États-Unis, se battent pour obtenir le droit de s’organiser en syndicat. En vain. La direction explique privilégier la communication directe avec ses employés et multiplie les procédés pour marteler son message. Elle a pour elle le droit américain, qui n’a pas ratifié certaines normes internationales relatives à la liberté syndicale. Explications.

Carlos Ghosn, patron de l’Alliance Renault-Nissan, est sollicité pour qu'il fasse cesser les actions antisyndicales de Nissan aux États-Unis.
Wilton Junior, Agência Estado / AFP

Une carte syndicale barrée d’un "non" apparaît à l’écran, suivie de ce message : "Rappelez-vous, vous avez le droit de ne pas parler au syndicat, que ce soit à la maison ou au travail. Vous disposez du droit de ne pas signer une carte syndicale. Vous avez le droit de dire au syndicat que vous préférez parler pour vous-même". Voici le type de vidéo que les ouvriers de l’usine Nissan de Canton, dans le Mississipi, peuvent régulièrement voir sur leur lieu de travail.

 

 

"Les vidéos passent en boucle, tout au long de la journée", raconte Pat Ruffin, un ouvrier. "Ils les diffusent chaque semaine ou toutes les deux semaines, lorsqu’ils savent que le syndicat prépare quelque chose", poursuit Jeff Moore, un autre salarié de l’usine.

Aux États-Unis, pour créer une section syndicale, il faut que 30 % des salariés d’un site y soient favorables. Et qu’elle obtienne plus de 50% des votes lors d’un second vote. 

 

Mesures d’intimidation 

 

Depuis l’ouverture de l’usine en 2003, le constructeur automobile s’est clairement prononcé contre l’implantation d’un syndicat, et notamment de l’UAW (Union of Americans Workers). Pour cela, la direction diffuse donc des vidéos, mais pas seulement. Elle organise aussi des réunions et des tête-à-tête entre salariés et managers. L’objectif est toujours le même : dissuader les employés d’adhérer à un syndicat. 

"Ils nous ont montré des photos d’usines qui avaient des syndicats et qui ont dû mettre la clé sous la porte. Ils ont laissé entendre que la même chose pouvait nous arriver", explique Evelyn Cage, une technicienne, à propos de l’une des réunions à laquelle elle a participé. "Tout a commencé dès le premier jour. Le directeur des ressources humaines nous a indiqué que nous n’avions pas besoin d’un syndicat, que les syndicats n’en avaient qu’après notre argent", témoigne aussi Rafael Martinez. 

Les salariés accusent également l’entreprise de prendre des mesures d’intimidation auprès des travailleurs engagés dans des actions syndicales. Le directeur régional du National Labor Relations Board (NLRB) a ainsi jugé fondée l’accusation de campagne de représailles menée contre le militant Chip Wells. Elle constitue une atteinte à son droit de distribuer de la documentation sur le lieu du travail (hors du temps rémunéré).

En mars 2014, Calvin Moore, un leader de la campagne syndicale au sein de l’usine, avait été licencié, puis réintégré, sous la pression des syndicats mondiaux. 

 

Le droit du travail américain à l'encontre des normes internationales

 

La direction américaine de Nissan, contactée par Novethic, réfute toute ingérence auprès des employés. "Notre histoire démontre que nous respectons le droit des salariés à décider qui pourrait les représenter. Les salariés de Nissan occupent des fonctions parmi les plus sûres dans leur domaine d’activité et avec des salaires parmi les plus élevés du secteur,  avec des avantages importants, un environnement de travail supérieur aux standards de l’industrie et un dialogue ouvert basé sur la transparence et le respect mutuel" a réagit Kristina Adamski, la porte-parole du groupe. 

Par ailleurs, Nissan assure appliquer à la lettre la législation en vigueur dans le pays. En effet, les États-Unis n’ont pas ratifié les normes internationales du travail relatives à la liberté syndicale des employés. "De nombreuses dispositions du droit du travail américain vont à l’encontre des normes internationales", explique Lance Compa, professeur de droit international, dans un rapport sur le cas de l’usine Nissan de Canton, publié en octobre 2013. Celui-ci estime en outre que la multinationale contrevient aux principes directeurs de l’OCDE et des Nations-Unis, mais également à ses obligations liées à son adhésion au Pacte mondial de l’ONU et à l’adoption de la norme ISO 26000 sur la responsabilité sociétale des entreprises. 

Enfin, le spécialiste évoque le risque fiduciaire auquel s’expose le groupe. "De nombreuses sociétés de gestion spécialisées dans l’investissement responsable placent Nissan sur la liste des entreprises socialement responsables dans lesquelles elles investissent l’argent de leurs clients. (…) Sa campagne agressive contre les efforts d’organisation des employés de l’usine de Canton sape son statut." 

 

La France et Renault interpellés

 

En novembre dernier, une délégation de salariés de l’usine Nissan de Canton, accompagnée d’un représentant du syndicat UWA, est venue en France demander à Carlos Ghosn, patron de l’Alliance Renault-Nissan, et à l’État français (actionnaire de Renault) d’intervenir auprès du constructeur japonais pour qu’il cesse ses actions antisyndicales. Cette délégation a notamment rencontré les députés Bruno Le Roux et Christian Hutin. "Pressions, menaces, harcèlement, propagande permanente, baisses de salaires... tout est fait pour porter préjudice aux droits des travailleurs dans ce berceau historique de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis d'Amérique. Même les recommandations de l'OCDE, qui s'est penchée sur ce cas, n'y font rien et ne sont pas respectées. La direction a même refusé qu'elle fasse office de médiation. Une telle situation ne peut se poursuivre. Elle le peut d'autant moins que Nissan est un constructeur dont le destin est lié à Renault, fleuron de l'industrie automobile française dont l'État reste actionnaire. (…) Monsieur Steve March qui en est le directeur faisait-il de même à Renault Douai où il était en fonction avant le Mississippi ?" interroge Christian Hutin, député MRC du Nord. 

La visite de Carlos Ghosn sur place en janvier 2014 avait eu pour conséquence d’imposer l’uniforme aux travailleurs. Certains salariés avaient en effet pris l’habitude de porter des t-shirts avec le slogan "Tell Nissan : labor rights are civil rights" (Dites-le à Nissan: les droits des travailleurs sont des droits civiques) et une photo de Martin Luther King le jour de son discours à Washington. Depuis, ces-t-shirts ont été remplacés par des uniformes à l’effigie de la marque. 

 

Actualisation le 11 mai 2016 : Lors de l'AG du groupe Renault, le 29 avril, Carlos Ghosn a une nouvelle fois esquivé les questions des actionnaires sur le droit à se syndiquer au sein de l'usine de Canton. Le 2 mai, plusieurs députés ont signé une tribune pour dénoncer cette situation. 

Concepcion Alvarez
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