Publié le 05 septembre 2016

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SOCIAL

Margaret Jungk : "On ne peut s’attaquer que de façon collective aux violations des droits de l'Homme"

Après avoir travaillé à l'ONU, Margaret Jungk est depuis quelques mois la directrice générale en charge des droits de l'Homme de l'organisation Business for Social Responsibility (BSR), qui accompagne les grandes entreprises sur les questions de RSE. Sa conviction : c’est en encourageant les initiatives types coalitions d'entreprises et en stigmatisant certains groupes que l’on améliorera les pratiques au sein de la chaîne de sous-traitance. Entretien. 

Margaret Jungk BSR
Pour Margaret Jungk, directrice générale en charge des droits de l'Homme de l'organisation Business for Social Responsibility, "les entreprises commencent juste à comprendre qu'elles ont tout intérêt à jouer le jeu".
BSR

Novethic. Vous travaillez depuis plus de 20 ans à la défense des droits de l’Homme au sein de la chaîne de sous-traitance. Comment la situation a-t-elle évolué ?

Margaret Jungk. Le changement est total. À la fin des années 90, les entreprises s’interrogeaient pour savoir à quel point elles étaient responsables en cas de violation des droits de l'Homme entre leurs murs et au-delà. Il y a encore une dizaine d'années, je crois même que certaines entreprises se demandaient : "les droits de l'Homme, ça veut dire quoi ?".

Depuis, les Principes directeurs sur les droits de l’Homme et les entreprises, adoptés à l'ONU en 2011, ont été reconnus largement par le secteur privé, partout dans le monde. Il y a un accord de principe sur le fait que les entreprises ont bel et bien une responsabilité. On sait identifier les violations, on sait comment les entreprises doivent agir. À partir de là, nous sommes désormais dans une phase "opérationnelle".

 

Travail des enfants, esclavage moderne, salaire décent... les défis sont nombreux. Où avez-vous constaté les plus grands progrès ?

Le travail des enfants a concentré beaucoup d'efforts, c'est certain. Désormais, on considère les droits de l’Homme au sens plus large. Le trafic d'êtres humains et le travail forcé sont au cœur des préoccupations, du fait des législations adoptées en Californie et en Grande-Bretagne mais aussi parce que l’on parle beaucoup plus de tous les sujets liés aux migrants. La question du salaire décent, elle, commence tout juste à émerger. 

 

Les entreprises challengées en externe et en interne

 

La pression exercée par certains consommateurs a-t-elle poussé les entreprises à agir en faveur des droits de l'Homme ?

J'aimerais qu'il y ait beaucoup plus de pression de la part des consommateurs ! Ils sont souvent au courant de la situation, mais au moment de passer à la caisse, il y a d'autres facteurs qui entrent en ligne de compte, en particulier le prix.

Le phénomène que je trouve beaucoup plus intéressant à observer dernièrement, c'est la pression que peuvent exercer certains employés au sein même des entreprises. Notamment des salariés très spécialisés, avec un haut niveau de formation.

Des études montrent également que des étudiants s'apprêtant à entrer sur le marché du travail placent en bonne position le respect des droits de l'Homme parmi leurs critères pour choisir un futur "bon" employeur. Les entreprises sont sensibles à cette pression venue de l'intérieur.

 

La pression vient elle aussi des investisseurs ?

Il ne fait aucun doute que la pression des investisseurs s'est renforcée dernièrement. Surtout, ils ne se contentent plus de poser des questions sur un cas en particulier mais ils creusent en profondeur, ils s'intéressent à l'ensemble des actions mises en place par l'entreprise.

Il ne faut pas non plus oublier la pression que les entreprises se mettent à elles-mêmes, simplement en regardant les autres groupes autour d'elles. Quand vous voyez un concurrent qui commence à prendre en compte ces problématiques dans son système de production, cela pousse souvent tout un secteur à aller de l'avant et débouche sur des coalitions d'entreprises qui unissent leurs forces comme l’Electronic Industry Citizenship Coalition (qui promeut les droits des travailleurs du secteur de l'électronique, NDLR) ou la Sustainable Apparel Coalition (dans le domaine du textile, NDLR). Il y a là de quoi faire d'énormes progrès.

 

Des sanctions plus adaptées

 

Quelles avancées observe-t-on du côté de la prévention au sein des entreprises ?

Il y a clairement eu des progrès de ce côté-là. Les Principes directeurs sur les droits de l’Homme et les entreprises précisent que les entreprises ont la responsabilité de prendre des mesures préventives et de mettre en place des pratiques de "diligence raisonnable". Depuis cinq ans, des entreprises réfléchissent à ces questions en l’élargissant au quotidien des travailleurs : non seulement à l’usine, mais aussi chez eux ou au sein de leur communauté.

Du côté des sanctions, il y a aussi eu des progrès, avec une démarche plus intelligente. Auparavant, si l’on détectait un problème, on coupait les commandes et on laissait le fournisseur se débrouiller. Aujourd'hui, on constate une vraie volonté d'entraîner les sous-traitants dans une démarche commune et positive.

Mais il y a encore des progrès à faire évidemment. Les entreprises commencent juste à comprendre qu'elles ont tout intérêt à jouer le jeu. Car elles ne risquent pas seulement de voir leur réputation ternie, il y a aussi le risque d'être condamnées, de voir les délais de production s'allonger, d’entretenir de moins bonnes relations avec certains gouvernements et avec la communauté qui vit autour de ce sous-traitant. Il y a tellement de domaines dans lesquels il peut y avoir des répercussions négatives qu'il est grand temps de reconnaître que les droits de l'Homme sont une priorité pour les entreprises.

 

Vous n'êtes pas une adepte de la stratégie "name and shame", qui consiste à pointer du doigt les entreprises coupables. Pourquoi ?

Parce qu'il y a beaucoup plus de marge de progression possible quand vous travaillez directement avec les entreprises. Nous sommes encore dans une période d'apprentissage des bonnes pratiques. Quand vous êtes une multinationale avec des milliers d'employés dans plusieurs pays du monde, il ne faut pas espérer un changement complet en un claquement de doigts. Je crois donc plus à la méthode d'accompagnement des entreprises qu'à la force de critiques venues de l'extérieur.

Plus généralement, on ne peut s'attaquer que de façon collective à tous ces défis autour des droits de l'Homme et des conditions de travail. On peut imaginer des entreprises du même secteur qui collectent des informations sur les sous-traitants qu'elles ont en commun et qui les encouragent de concert à améliorer leurs pratiques.

Il faut aussi savoir que le rapport de forces n'est pas toujours celui que l'on croit : certains fournisseurs sont dix fois plus gros que les entreprises qui les font travailler. Et parmi eux, certains se moquent éperdument des droits de l'Homme et n'ont pas du tout envie de faire changer les choses. C'est donc vraiment l'approche collective qu'il faut favoriser. 

Propos recueillis par Fannie Rascle
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