Publié le 27 juin 2022

SOCIAL

La suppression du droit à l’avortement fédéral impacte de plein fouet les entreprises américaines

L’onde de choc de la décision de la Cour Suprême américaine de ne plus garantir le droit à l’avortement aux États-Unis a des conséquences pour les entreprises. Qu’elles soient en faveur de la protection des droits des femmes ou dans le camp adverse, elles sont sommées de s’engager sur cette question essentiellement éthique et politique, d’autant plus si elles ont des stratégies RSE (responsabilité sociale des entreprises).

Avortement etats unis entreprise NATHAN HOWARDGETTY IMAGES NORTH AMERICAGetty Images via AFP
La Cour suprême a remis en cause le droit historique à l'avortement en permettant aux Etats de légiférer sur cette question.
NATHAN HOWARD / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Aux États-Unis, ce sont les entreprises qui font bénéficier leurs salariés de droits sociaux, en particulier sur la santé. C’est pourquoi Alyson Taylor, directrice de l’organisation américaine Ethical Systems, donne les conseils suivants : "La réponse la plus constructive pour les entreprises est de planifier des actions de fond pour protéger les droits des femmes qui y travaillent. Si elles sont engagées à soutenir la diversité et l'inclusion ou à atteindre les ODD (objectifs de développement durable), elles sont quasiment obligées", écrit-elle. "Mais même si elles ne l’ont pas fait, offrir des soins adaptés pour protéger la santé des femmes sera déterminant pour les garder et les attirer dans les entreprises. Cela signifie fournir aux employées une contraception abordable et une aide pour voyager hors de l'État pour des avortements si nécessaire."  Certaines entreprises comme Yelp, Citigroup ou Apple se sont déjà engagées à le faire.

Depuis l’élection de Trump, les États-Unis sont divisés entre Républicains et Démocrates et les clivages semblent irréconciliables. Les entreprises sont parties prenantes de ce débat qui a pris une nouvelle ampleur avec la décision de la Cour Suprême. Les financements qu’elles accordent aux "pro life", dirigeants politiques opposés à l’avortement, sont accusés d’avoir encouragé la disparition de ce droit constitutionnel. 13 multinationales dont Amazon, Coca-Cola et Walmart sont mises en cause pour avoir versé plus de 15 millions de dollars à des élus dont les gouverneurs des sept Etats qui ont interdit l’avortement dès le 24 juin. Il s’agit du Missouri, de l’Arkansas, de l’Oklahoma, du Dakota du Sud, de l’Indiana, du Tennessee et du Texas. Dans ce dernier état, neuvième économie mondiale avec un PIB de 1900 milliards de dollars, on trouve le siège de multinationales comme Exxon, Dell Technologies, Texas Instrument ou AT&T. Au moins deux d’entre elles, AT&T et Exxon, font partie des entreprises ciblées pour les centaines de milliers de dollars accordés à des politiciens anti-avortement. 

Financements pro-life et politiques pro-choice

Ce changement de législation sur l’avortement ouvre de nombreuses questions pour les entreprises. Le choix d’implantation de leur siège social va devoir intégrer la considération que l’État accorde ou pas au droit à l’avortement et elle sera mis en balance avec des avantages fiscaux accordés. Mais plus largement pour Alyson Taylor, "il faut remettre en cause le système de financement des partis par les entreprises. Aujourd’hui elles font des dons tous azimuts pour protéger leurs intérêts mais nous sommes dans une nouvelle ère où les déclarations de soutien à l’avortement sur Instagram permettent aux employés et comme aux militants de vérifier si les pratiques des entreprises sont conformes à leurs engagements".

Citigroup ou Amazon par exemple ont en même temps annoncé des politiques "pro choice" et été dénoncées pour leurs financement "pro life". Un cas d’école pour Alyson Taylor : "Vous ne pouvez pas à la fois vous engager en interne en faveur des droits des femmes et continuer à soutenir des candidats qui font le contraire. Les entreprises hésitent à abandonner complètement le lobbying, mais compte tenu des impasses politiques dans lesquelles elles sont embourbées les États-Unis, les avantages d'exercer une influence ne l'emportent plus forcément sur la potentielle escalade des réactions négatives et des appels au boycott."

Le risque des applis de suivi de cycles menstruels

Il ne suffira donc pas aux entreprises de s’engager. Elles devront aussi de fournir des preuves tangibles qu’elles ne contribuent pas à nuire au droit à l’avortement et cela vaut tout autant pour le secteur de la tech. Les applis de suivi des cycles menstruels par exemple sont concernées. Selon des experts interrogés par Slate, "il est envisageable qu’il y ait des procès lancés contre les femmes ayant recours à des avortements, ou dont les comportements ont contribué à une fausse-couche. Dans de tels scénarios, les données récoltées par ces applications pourraient être utilisées pour déterminer quand une personne est tombée enceinte, à partir de quand elle s’en est aperçu, et quand elle a commencé à avoir des symptômes indiquant une mort du fœtus."

Pour l’instant les données de ces applis ne sont vendues "que" pour des publicités ciblées mais certains États conservateurs préparent des législations visant à donner les mêmes droits à un fœtus qu’à un humain dès la fécondation. Ces données pourraient donc aider à incriminer les mères et nombreuses sont les femmes qui recommandent de supprimer ces applis.

Ce scénario noir a été écrit dans plusieurs séries dystopiques mais aujourd’hui ce n’est plus une fiction. Les questions éthiques fondamentales qui sont partie intégrante d’une politique RSE prennent une nouvelle dimension avec l’abrogation du droit à l’avortement. Pour l’instant elles sont posées aux entreprises américaines mais celles qui opèrent en Pologne peuvent avoir des interrogations similaires sur les droits à accorder à leurs employées féminines. 

Anne-Catherine Husson Traore, directrice générale de Novethic, @AC_HT_


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