Publié le 03 juin 2020

SOCIAL

Inde : la relance à tout prix

Marquée par une crise économique avant même la pandémie, l’Inde veut profiter de la crise pour mettre le pays sur la voie de l’indépendance économique et de l’autosuffisance. Quitte à sacrifier le bien-être de sa population et l’environnement ? Plusieurs États du pays ont déjà commencé à détricoter le droit du travail.

Inde covid iStock Suprabhat Dutta
Confinée brutalement depuis un mois et demi, l'Inde va bénéficier d'un plan de relance fort devant conduire à son autosuffisance économique. Mais à quel prix pour les travailleurs et l'environnement?
@Suprabhat Dutta

C’est un plan de relance inédit, de près de 250 milliards d’euros, soit près de 10 % du PIB du pays que vient de lancer Narandra Modi, le Premier ministre Indien. Il devra mener le sous-continent vers "l’autosuffisance" via quatre axes : "la terre, le travail, les liquidités et la réglementation".

"Nous nous trouvons à un moment charnière. Cette crise est un message pour nous. Elle est une opportunité pour aller de l’avant. La seule façon de progresser est d’être autonome : nous devons faire du local. Ce n’est pas seulement notre besoin, c’est aussi notre responsabilité", a ainsi déclaré Narandra Modi. Ce plan de relance, qui inclut certaines aides déjà annoncées par le gouvernement et la banque centrale, "est destiné aux secteurs aidant à une auto-suffisance de l'Inde. Il est pour les industries artisanales, petites et moyennes, pour les travailleurs et les agriculteurs qui suent nuit et jour et pour la classe moyenne qui paye honnêtement ses impôts", a précisé le chef d’État, évoquant notamment une réforme du marché foncier et du travail.

Relancer un pays économiquement marqué

Une relance bienvenue dans un pays qui, s’il n’a pas encore connu l’hécatombe du Covid-19 qu’il craignait, connait depuis quelque temps un fort ralentissement économique. Déjà affecté par un chômage de masse, une crise bancaire et de la consommation, le sous-continent voit encore sa situation aggravée par le confinement imposé en urgence aux 1,3 milliard d’habitants. Pendant un mois et demi, les chantiers, les usines, les commerces, les transports ont été mis à l’arrêt, tout comme l’économie informelle dont dépendent indirectement 90 % des travailleurs.

Mais le plan de relance, dont on attend encore les détails, pourrait se faire à marche forcée et avoir ses perdants : les travailleurs et l’environnement. Les premiers sont particulièrement exposés à la crise. Venus des campagnes indiennes pour travailler dans les grandes métropoles qu’ils n’ont pu quitter avant le confinement décidé en quatre heures, ils ont été privés de travail et de logement et souvent de nourriture. Ils pourraient désormais voir leurs conditions de travail se dégrader avec le déconfinement progressif amorcé en mai.

Droit du travail détricoté

Beaucoup d’États ont en effet commencé à s’attaquer au droit du travail, pour porter la semaine légale à soixante-douze heures, contre quarante-huit auparavant. L’Uttar Pradesh, l’État le plus peuplé du pays, permet désormais à toutes les entreprises, usines et fonds de commerce de s’exempter de l’application du droit du travail hors travail des enfants. Et ce, pendant trois ans. Sont concernées les lois relatives au règlement des conflits du travail, à la sécurité, à la santé et aux conditions de travail, à la reconnaissance des syndicats et aux conditions des travailleurs migrants de l’intérieur… Face à ce qu'ils dénoncent comme un "esclavage", les syndicats avaient prévu une grève de la faim le 22 mai mais ont été délogés en moins d'une heure par la police. 

Le secteur minier met la pression pour profiter du grand plan de relance. Il fait valoir son rôle "crucial pour la fourniture en matières premières des industries indiennes, du secteur énergétique et des infrastructures". Très intensif en main d’œuvre mais peu encadré, il est cependant souvent pris en défaut sur la question des droits humains et de l’environnement.  

Béatrice Héraud, @beatriceheraud



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