Publié le 07 avril 2014

SOCIAL

Elections en Inde : « Une pression sans précédent de l'opinion publique»

C'est le plus grand scrutin jamais organisé. 814 millions d'Indiens sont appelés aux urnes à partir d'aujourd'hui. Dans son livre « 100 choses à savoir et à débattre avant de voter », Hindol Sengupta décode les enjeux de ces élections législatives. Ce journaliste économique pour le magazine Fortune incite ses compatriotes à demander des comptes à la classe politique, en particulier sur les affaires liées à la corruption.

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Hindol Sengupta
© Godrej India Culture Lab

Novethic. L'Inde est-elle une démocratie mature ?

Hindol Sengupta. Notre système électoral est désormais fiable : depuis les années 90, il n'est plus possible de manipuler les votes grâce au renforcement de la commission électorale. Mais nous devons passer d'une « démocratie des mesures » à une « démocratie de l'expérience ». Nous sommes la première démocratie au monde en termes de quantités : des élections gigantesques sur plusieurs semaines, des centaines de millions d'électeurs, 800 000 bureaux de votes... Mais en cas de problème, il nous est impossible de trouver un député pour nous défende au parlement.

Les partis politiques ont-ils mis les questions sociales et environnementales qui préoccupent la population au cœur de la campagne ?

Pas du tout ! C'est d'ailleurs ce qui m'a donné l'idée du livre. Aujourd'hui, les citoyens sont informés, mais les politiques ne s'attaquent pas aux problèmes. Ils ne comprennent pas les aspirations des Indiens. Nous voulons de meilleures routes, des hôpitaux, une agriculture en bonne santé, moins de pauvreté.

Existe-t-il aujourd'hui des actions citoyennes de grande ampleur dans le pays ?

Absolument. La pression de l'opinion publique est sans précédent. Les gens se rebellent, prennent la parole, ne se laissent plus faire. Je le vois dans les conférences de presse auxquelles j'assiste, sur twitter, dans les mouvements civils. L'intérêt pour la politique n'a jamais été aussi grand. Avant le ralentissement économique, en 2008, un dicton ironique affirmait que l'Inde grandirait malgré ses hommes politiques. On disait : « L'Inde croît la nuit, quand les hommes politiques dorment ». Mais ce n'est pas vrai ! Depuis 6 ans, de plus en plus de scandales, liés à la corruption ont été mis au jour. Les citoyens ont besoin qu'on leur rende des comptes.

Comme dans l'affaire de la gigantesque panne d'électricité qui a touché le pays en 2012 ?

Cette panne d'électricité géante a secoué les consciences. L'Inde a énormément de ressources énergétiques. Comment 600 millions de personnes ont-elles alors pu se retrouver privées d'énergie ? Ma réponse tient en trois mots: corruption, corruption, corruption.

N'est-ce pas aussi la structure même du secteur énergétique indien qui est à remettre à plat ?

Nous avons l'un des réseaux électriques les plus inefficaces du monde. Au niveau de la production, le nucléaire est un sujet polémique. Le photovoltaïque est quant à lui totalement laissé de côté. En Inde, nous avons du soleil presque toute l'année. Pourquoi des Etats comme le Gujarat ou le Rajasthan ne fonctionnent-ils pas sur du 100% solaire ? J'aurais bien aimé lire une grande théorie sociologique là-dessus, mais la vérité est simple. Nous savons ce qu'il y a à faire mais nous ne le faisons pas par manque de volonté politique.

Vous avez calculé que 46 paysans se suicident en Inde chaque jour depuis 1995. Ce qui représente près de 320 000 morts jusqu'à 2013. Le problème est bien connu. Pourquoi perdure-t-il?

Mon raisonnement tient en deux points. Nous n'avons d'abord pas réussi à construire un système agricole lucratif. Or, l'agriculture doit générer de l'argent. Les paysans n'arrivent pas à joindre les deux bouts. Et puis le gouvernement de Manmohan Singh, aux côtés de la Banque mondiale, a promu un système centré sur les villes où les agriculteurs sont encouragés à quitter les campagnes pour venir trouver un emploi en ville. C'est un modèle de consultants mais il n'est pas adapté aux réalités indiennes. La moitié de la population active travaille dans l'agriculture. Il est impossible de trouver un emploi en ville à chaque paysan. Et puis cela crée un risque pour notre sécurité alimentaire.

Travail des enfants, esclavage moderne, absence de protection sociale : les conditions de travail en Inde occupent une grande partie de votre ouvrage...

Nous nous trouvons en effet à un point d'inflexion. Le travail des enfants a été réduit de 60% entre 2001 et 2011, mais l'Inde est toujours le quatrième pays au monde à avoir le plus d'esclaves. Nous ne serons pas la prochaine superpuissance si nous poursuivons sur cette voie. Mais ces problèmes, et c'est une bonne nouvelle, sont de plus en plus souvent évoqués publiquement. Il y a cinq ans, personne n'abordait les droits des « scavengers », les personnes qui ramassent les excréments des toilettes sèches à la main. Il existe désormais une loi qui interdit ces pratiques. J'ai la conviction que le changement arrive. Il est devant nous.

Propos recueillis par Sophie Collet
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