Publié le 05 septembre 2016

Cartouche supply chain

SOCIAL

Comment agir dans un pays usant du travail forcé : le cas de Vinci au Qatar

Sous la pression de la société civile et d’une réglementation qui se durcit lentement, les entreprises sont amenées à réduire les risques en termes de droits de l’Homme sur toute leur chaîne d’approvisionnement. C’est d’autant plus vrai lorsqu’elles opèrent dans des pays "à risques", tel que le Qatar. Le constructeur Vinci y est accusé de travail forcé et de violation des droits fondamentaux des travailleurs migrants sur les chantiers de la Coupe du Monde 2022. Pour avancer sur le sujet et progresser, l’entreprise a entamé un travail de concertation avec plusieurs de ses parties prenantes. Étude de cas avec Franck Mougin, directeur des ressources humaines et du développement durable du groupe Vinci (1).

Qatar Vinci
Travailleurs de QDVC (Qatari Diar/VINCI Construction Grands Projets), la branche qatarie du constructeur français Vinci, sur le site d'une nouvelle ligne de métro à Doha, en mars 2015.
Karim Jaaafar / Al-watan Doha / AFP

SOMMAIRE

Fiche d’identité Vinci

 

- Salariés : 185 000 directs et entre 500 000 et 600 000 indirects

- Chiffre d’affaires : 35 milliards d’euros

- Activité : 280 000 chantiers par an

- Localisation : 112 pays

 

Contexte

 

En 2007, Vinci répond à un appel d’offres pour lancer d’ambitieux projets d’infrastructures au Qatar. Par le biais d’une joint-venture avec la société qatarie QDVC (qui dispose de 51% des parts), le groupe s’implante pour la première fois au Moyen-Orient. Les chantiers sont abordés de manière "traditionnelle", faute de connaissance approfondie des enjeux du territoire.

Franck Mougin (directeur des ressources humaines et du développement durable de Vinci) : "Nous savions que travailler au Moyen-Orient n’était pas simple, mais nous n’en avions pas non plus une conscience aiguë. Nous pensions qu’être une entreprise honnête suffisait et nous faisions confiance aux gérants sur place qui avaient la connaissance du pays.

Mais nous nous sommes vite rendu compte que les conditions étaient différentes de ce que nous avions l’habitude de gérer. Par exemple, la main d’œuvre locale au Qatar est quasi-inexistante. Elle est composée de deux millions de migrants qui subissent la kafala (rétention des passeports par les employeurs)."

 

Identification des risques

 

En 2010, le groupe commande un audit à Vigeo sur les conditions sociales de ses chantiers au Qatar. Il révèle une situation "moyenne plus" et distingue plusieurs points d’amélioration : nouer un contact avec les autorités locales et former les travailleurs migrants généralement non qualifiés aux bases du métier.

Des efforts supplémentaires ont par la suite été portés à l’amélioration des conditions de travail et de sécurité, des conditions de vie, avec la construction de nouveaux lieux de vie décents, et à la situation des travailleurs migrants.

Franck Mougin : "Étant actionnaire minoritaire, nous avons dû convaincre notre partenaire qatari de l’intérêt de la démarche, qui est loin d’être naturelle pour eux. Finalement, ce travail nous a permis d’ouvrir les yeux sur de nombreux sujets tels que la main d’œuvre migrante ou la condition des femmes." 

Infographie : Prioriser l'engagement (Source BSR)

 

Engagement des parties prenantes

 

Les Syndicats

En janvier 2015, Vinci lance donc une mission d’observation au Qatar avec des syndicats français et internationaux sur les questions de sécurité, de corruption et de droits humains.

Le groupe réfléchit aussi, avec sa filiale au Qatar et la fédération syndicale internationale de la construction BWI (Building and Wood Worker’s International), à la mise en place d’un droit d’alerte syndicale sur les mauvaises pratiques.

Sharan Burrow (Secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale) : "Parmi les 10 pire pays pour les droits des travailleurs, on trouve le Qatar, où sont impliquées les grands entreprises françaises de BTP. Syndicats et défenseurs des droits de l'Homme y dénoncent l'exploitation forcenée des ouvriers sur les chantiers, des migrants venus d'Asie privés de leur passeport.

Nous sommes confrontés au rétrécissement de l’espace démocratique et à une augmentation de l’insécurité, de la crainte et de l’intimidation des travailleurs et des travailleuses. La répression des droits des travailleurs va de pair avec un contrôle accru exercé par le gouvernement sur la liberté d’expression, de réunion, ainsi que d’autres libertés civiles fondamentales. Un nombre trop élevé de gouvernements cherchent à consolider leur propre pouvoir, étant souvent aux ordres des grandes entreprises, qui considèrent généralement que les droits fondamentaux sont incompatibles avec la recherche du profit à n’importe quel prix."

 

Les sous-traitants

Les sous-traitants locaux, peu nombreux au Qatar et généralement peu sensibles à l’importance de standards minimum en matière de droits de l’Homme, représentent un maillon critique dans la chaîne d’activité de Vinci. Le groupe s’inscrit dans une démarche de progrès en sélectionnant les sous-traitants démontrant une certaine volonté d’engagement pour les inciter à faire des efforts. Il a ainsi fixé le maximum à quatre niveaux de sous-traitance et a introduit des clauses sociales dans les contrats.

Franck Mougin : "Au Qatar, il est difficile de dire qu’on arrête de travailler avec tel ou tel sous-traitant parce que sinon on ne peut plus travailler sur place. Certains sont sur une liste noire car ils ne font aucun effort. Pour les autres, on s’assure qu’ils ne confisquent pas les passeports ou qu’ils n’ont pas des conditions de logement horribles. Peu à peu, nous les incitons à progresser, même si cela reste modeste, afin de les amener vers des standards acceptables des droits de l’Homme."

Les agences de recrutement  

Le constructeur français s’est aperçu que tous ses ouvriers payaient des honoraires à des agences de recrutement. Il a donc remis à plat tous les contrats avec ses intermédiaires et envoyé des équipes spécialisées en ressources humaines dans les pays d’origine des travailleurs migrants – au Bangladesh, en Inde et au Pakistan – pour réaliser directement les recrutements.

Le groupe a par ailleurs initié un dialogue avec le Bureau international du travail sur la question de la mise en œuvre de bonnes pratiques de recrutement des travailleurs migrants.

 

Les ONG

Vinci reconnaît que les ONG n’étaient pas "sa première préoccupation" quand il a commencé à travailler sur les parties prenantes. Pourtant, la plainte déposée par Sherpa en mars 2015 pour "violation des droits fondamentaux des travailleurs migrants" sur les chantiers de la Coupe du monde 2022 continue d’avoir des répercussions importantes dans les médias, mais aussi chez les investisseurs et clients potentiels qui peuvent exprimer une certaine inquiétude.

Marie-Laure Guislain (Responsable du contentieux à Sherpa pour le programme Globalisation et droits humains) : "Le contexte de pression énorme sur les salariés a rendu notre tâche très difficile ; les migrants sont terrorisés à l’idée des représailles qu’ils pourraient subir. Nous avons pu néanmoins collecter sur place des preuves formelles de conditions de travail et de logement  indignes, pour une rémunération sans rapport avec le travail fourni et effectué sous la contrainte de menaces."

Franck Mougin : "Nous avons failli perdre un gros contrat pour la construction d’une autoroute au Canada et certains jeunes sont réticents à venir travailler chez nous après avoir étudié un business case sur nos mauvaises pratiques au Qatar. Depuis la plainte de Sherpa, Vinci a rendu des comptes pour montrer que ses standards sont acceptables."

 

Infographie : Les parties prenantes (Source BSR)

 

Bilan

 

Aujourd’hui, tous les migrants travaillant directement pour la filiale de Vinci au Qatar bénéficient de nouvelles infrastructures de vie aux standards bien supérieurs aux pratiques courantes dans le pays. Toutefois, certains aspects des conditions de travail et de vie doivent encore progresser.

Le groupe a par ailleurs fait appel à BSR (une ONG qui fédère en réseau des entreprises et des experts en développement durable du monde entier) pour réaliser un nouvel audit externe. "Le vrai défi est de sortir de l’ignorance pour identifier les points d’amélioration et s’inscrire dans une démarche de progrès afin de réduire les risques", explique ainsi Farid Baddache, Directeur général Europe, Moyen-Orient et Afrique de BSR.

Franck Mougin : "Nous restons modestes, car c’est tellement complexe que ce n’est jamais gagné. Il faut accepter le fait que ce que l’on veut mettre en place ne sera pas instantané. Nous savons que nous ne sommes pas parfaits et qu’il reste des points de progrès, mais l’important c'est que les choses évoluent.

Nous pensons que notre positionnement sur le sujet peut être un élément différenciant, notamment dans le cadre du prochain appel d’offres pour la construction du grand stade, alors que le Qatar est largement pointé du doigt sur la question des droits de l’Homme."

 

Infographie : les pièges à éviter (Source BSR)

 

 
(1) Propos recueillis lors de l’événement "Droits de l’Homme : collaborer et intégrer les attentes des parties prenantes dans les décisions stratégiques de l’entreprise" organisé par BSR le 7 juin 2016.
Concepcion Alvarez
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