Publié le 07 mars 2014

SOCIAL

Japon : femme et cadre, l'équation quasi impossible

Les femmes sont depuis longtemps sous-représentées dans les entreprises japonaises, mais les chiffres sont pires qu'on ne l'imaginait, selon une base de données nominative en ligne ouverte fin janvier par le gouvernement. De plus, les femmes sont souvent cantonnées aux fonctions subalternes : la proportion de femmes cadres atteint rarement 10% des effectifs d'une entreprise !

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© iStock

« Le taux d'activité des femmes de 35 à 44 ans dépasse pour la première fois 70% », se réjouissait récemment en une le quotidien économique japonais Nikkei. Seulement, il oubliait de préciser que les femmes en question se privent de plus en plus d'enfants si elles veulent poursuivre une carrière et qu'elles occupent généralement des postes subalternes, qui plus est avec un statut plus ou moins précaire. Si un tiers environ de la main-d'œuvre nippone travaille à temps partiel ou sous contrat à durée déterminée, 90% de ces salariés « non fixes » sont des femmes. Si bien que non seulement la proportion des femmes dans les entreprises japonaises les plus cotées est très faible, mais elles sont franchement rarissimes aux postes de cadres et quasi inexistantes dans les comités de direction. Une base de données publique ouverte récemment révèle des chiffres affligeants*.

1% de femmes cadres chez Toyota

Toyota, le fleuron de l'industrie automobile japonaise qui emploie 68 500 salariés au Japon, ne compte que 10,8% de femmes. Elles ne représentent même pas un 1% de ses cadres et une seule figure parmi les 68 membres de son comité de direction. Idem chez Honda. Hormis dans les firmes de cosmétiques, la grande distribution et l'habillement, il est exceptionnel que la part féminine dépasse 20% dans le total des salariés et 10% chez les cadres. Et encore, même quand elles sont assez nombreuses dans l'ensemble, les femmes ne sont qu'une très faible minorité dans le top management, restant cantonnées dans le bas de l'échelle hiérarchique.

Cette situation tient à des raisons culturelles et structurelles bien ancrées. A l'université, les filles font souvent la course en tête. Pour la recherche du premier emploi, dans les meilleures entreprises, elles ne sont pas non plus les dernières. Mais elles cessent assez vite de se battre pour monter l'échelle de promotion, car le prix à payer est trop cher: brimades des supérieurs, heures supplémentaires à n'en plus finir, sorties tardives entre collègues presque obligatoires... Et la « carrier woman » n'est pas non plus particulièrement bien vue.

Dans ces conditions, beaucoup préfèrent chercher un homme qui a une bonne place, se marier et quitter leur emploi le plus vite possible. Plus de 60% des femmes ne reviennent pas au travail après avoir donné naissance à un premier bébé. Par choix parfois, mais pas toujours. Car les entreprises considèrent trop souvent les femmes enceintes et celles qui ont des enfants en bas âge comme un poids. Pourtant, dans la législation nippone, une femme qui quitte son poste pour accoucher et qui prend ensuite un congé d'éducation d'un an doit pouvoir retrouver son travail. Dans les faits, c'est rarement le cas. D'autant que, si l'on en croit les nombreuses enquêtes sur le sujet, un peu plus de 50% des Japonais - hommes et femmes confondus- considèrent que « la place du mari est à l'extérieur et celle de la femme au foyer », une proportion en augmentation, selon une étude du gouvernement de 2012. Et un tiers des jeunes femmes de 15 à 39 ans rêvent d'être... femme au foyer, d'après une enquête sur la jeunesse publiée en 2013 par le ministère du Travail et de la Santé.

Les femmes au secours de l'économie japonaise ?

Fin 2012, le Fonds monétaire international (FMI) publiait un rapport suggérant que « les femmes peuvent sauver l'économie du Japon », à condition qu'on leur donne plus de responsabilités. Mais malgré les déclarations des différents gouvernements depuis des années maintenant - y compris celle de l'actuel Premier ministre, Shinzo Abe, un conservateur sans enfant, selon lequel un énorme potentiel est gâché en laissant les femmes de côté- la situation reste bloquée, en raison notamment de barrières structurelles, telle que l'insuffisance de lieux d'accueil pour les enfants en bas âge. La création de 400 000 nouvelles places de crèche est prévue, mais cela ne suffira pas. Il en faudrait presque le double. Sans compter que les garderies sont extrêmement strictes: un enfant fiévreux n'est pas admis, les parents sont appelés au moindre bobo et elles ouvrent rarement après 19h30. Si bien qu'il faut des entreprises très compréhensives pour que l'absentéisme -de la mère le plus souvent- ne devienne pas rapidement un handicap bloquant.

Pourtant, « à partir de maintenant, inévitablement, le nombre de femmes au travail et d'hommes prenant des congés pour s'occuper des enfants doit augmenter », indique Yoshie Komuro, spécialiste de l'équilibre travail/vie privée qui conseille quelque 900 entreprises. Selon elle, la source principale des problèmes se trouve dans la durée de travail trop longue. De fait, le gouvernement a pour objectif d'abaisser à 5% en 2020 la proportion des travailleurs effectuant plus de 60 heures par semaine, contre près du double actuellement. « Il ne s'agit pas nécessairement de réduire la quantité de travail mais surtout d'améliorer la productivité », insiste Mme Komuro. « La vie de beaucoup d'hommes japonais se résume à leur travail », pointe-t-elle du doigt, précisant que « le Japon est le pays l'équilibre travail/vie privée donne le moins satisfaction ».

* Le gouvernement a demandé à 3 552 entreprises cotées de publier un ensemble de données les concernant (nombre de salariés, nombre de cadres, répartition par sexe, proportion de femmes dans les comités de direction, salaires moyens, taux de prises de vacances, congés parentaux, etc.).

Karyn Nishimura, à Tokyo
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