Publié le 03 juin 2014

SOCIAL

Handicap : les entreprises russes en progrès

En Russie, l'intégration des personnes handicapées dans les entreprises reste un problème majeur. Alors que les stéréotypes ont la vie dure, l’Etat ambitionne d’améliorer la situation grace à un projet de loi qui pourrait être voté en 2016. Un lent changement des mentalités est en cours.

handicap Russie
Une personne handicapée à Moscou en octobre 2013
© Kirill Kallinikov / RIA Novosti

Lors des jeux olympiques d'hiver, la ville de Sotchi a été officiellement présentée comme un modèle en matière d’accessibilité. Les rampes pour fauteuil roulant, l'équipement des feux de signalisation par des signaux acoustiques ou l'installation de surfaces tactiles pour les déficients visuels ont été mis en avant par les autorités russes.

Il s'agit pourtant de l'arbre qui cache la forêt. Car ailleurs dans le pays, l’espace public est rarement aménagé pour le déplacement des personnes handicapées, comme le souligne le dernier rapport de Human Rights Watch sur la question. Celles-ci vivent la plupart du temps dans un univers parallèle dès l’enfance, avec des maternelles spécialisées. Leurs études restent limitées par le manque d’enseignants formés aux différents handicaps. Une situation qui complique de facto l’accès à l’emploi. Les victimes de handicap doivent en plus composer avec la discrimination qui perdure autant dans les entreprises que dans la rue.

"Certains employeurs pensent que nous [les personnes handicapées] ne pouvons pas vraiment travailler, ou que nous pouvons accepter n’importe quel emploi pour un salaire de misère, explique Ioulia Averianova, ancienne coordinatrice des relations avec les entreprises de l’association Perspektiva. D’autres imaginent qu’il est impossible de nous licencier, que leur responsabilité sera plus grande en cas d’accident ou ont peur de ne pas savoir comment s’adresser à une personne handicapée". 

Tandis que les syndicats restent muets sur la question, l’ONG (orgnaisation non-gouvernementale) forme des employeurs à la réalité du handicap. Elle aide aussi les candidats à acquérir des compétences recherchées, comme la maîtrise de l’anglais. Son département recrutement a fourni un emploi à 70 personnes l’an dernier et, au cours du premier trimestre 2014, plus d’une vingtaine ont déjà trouvé un poste.

 

Des signes positifs

 

Perspektiva parraine par ailleurs depuis 2008 un conseil des entreprises sur la question du handicap. Un conseil qui organise des visites d’entreprises pour les jeunes handicapés ainsi que des séminaires de sensibilisation.

"La priorité, c’est de faire tomber les barrières mentales", souligne la DRH de la société de livraison de colis DPD en Russie, Elena Arefeva. Adhérente, elle emploie dix personnes officiellement handicapées sur 1750 salariés. Le dernier forum annuel du conseil, le 19 février, a réuni 120 représentants de grandes entreprises. "Les employeurs ont ouvert aux personnes handicapées plus de 22 000 postes sur HeadHunter, a annoncé à cette occasion Marina Hadina, la directrice des ressources humaines du site de recrutement le plus populaire de Russie. Ce chiffre représente moins de 1 % du total des postes vacants, mais il s’agit déjà d’une bonne dynamique par rapport à l’an dernier, où il n’y en avait que 2000". 

Ces progrès annoncent un changement de comportement, même si les chiffres avancés paraissent dérisoires comparés aux 13 millions de Russes en situation de handicap (environ 9% de la population). Parmi eux, le ministère du Travail estime à 2,3 millions le nombre d’actifs, dont environ 1,7 million de chômeurs.

Cette population reste pourtant méconnue : "aujourd’hui, il n’existe pas encore de statistiques" officielles, affirmait le ministre du Travail Maxime Topilin le 3 décembre dernier, en annonçant dans la foulée une loi permettant leur recensement. Une loi qui n'a pas encore votée à ce jour. L'objectif du texte?Fournir un emploi à 60 % des personnes handicapées en âge de travailler.

Des mesures élargies

 

Pour l’atteindre, certaines mesures ont été renforcées. Les entreprises peuvent recevoir une aide pour adapter un poste de travail, s’élevant en moyenne à 66 200 roubles (environ 1320 euros). C'est ce qu'affirme Maria Isianova, l'une des conseillères du ministre dans ce dossier.

Plus de 28 000 postes ont été équipés entre 2010 et 2012 et le ministère vise 42 600 postes pour la période 2013-2015. La loi sur les quotas a également été élargie. Ceux-ci varient selon les régions de 2 à 4% de la masse salariale dans les entreprises de plus de 100 salariés.

Depuis juillet 2013, les régions peuvent également imposer un quota de 3% maximum dans les PME de 35 à 100 personnes. Une mesure qui fait grincer les dents de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs (RSPP). Son président Alexandre Chorin, cité par le quotidien économique Vedomosti, estime que les petites et les moyennes entreprises ne seront pas en mesure de payer les amendes infligées pour non respect de la réglentation en vigeur. Leur niveau reste pourtant faible : à Moscou par exemple, le non-respect du quota de 2% est passible d’amendes de 30 000 à 50 000 roubles (environ 600 à 1000 euros). A titre de comparaison, en France, les entreprises de plus de 20 salariés doivent s’acquitter de 3772 à 5658 euros par an et par employé handicapé manquant au titre de la contribution Agefiph, pour un quota fixé à 6 %.

Le gouvernement semble prendre le problème au sérieux. Il prépare actuellement un projet de loi sur la question. Celui-ci définira les rôles des administrations et des employeurs, la notion de discrimination ainsi que l’accessibilité aux bâtiments. 26 codes et lois devraient ainsi être amendées.

Voté d’ici à 2016, le projet de loi devrait garantir l’application de la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées, entrée en vigueur en Russie le 25 octobre 2012.

Jeanne Cavelier, correspondante à Moscou
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