Publié le 22 juin 2010

SOCIAL

Comment déjouer les discriminations lors d'un entretien d'embauche ?

Pour leur deuxième édition, « Les 48 heures de la diversité » organisées par l'association A Compétence Égale ont accueilli plus d'une centaine de candidats. Deux jours d'échanges et de formation avec des recruteurs engagés dans la non-discrimination.

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CCI des Hauts de Seine, jeudi 17 juin. Des dizaines de demandeurs d'emploi vont et viennent. Certains sont au chômage depuis six mois, d'autres depuis plusieurs années. Tous ont un point commun : ils sont « issus de la diversité ». Femmes, séniors, noirs et arabes. Loin de se définir comme tels, ils forment pourtant une catégorie de candidats aux yeux de bon nombre d'entreprises. Une catégorie qui subit encore et toujours des discriminations, qu'elles soient positives ou négatives, conscientes ou inconscientes. Mais à l'heure où la disparition de la Halde est quasiment actée, la mobilisation ne faiblit pas. « Les 48 heures de la diversité » organisées par A Compétence Égale (ACE) dans les locaux de la CCI en sont la preuve. Les 17 et 18 juin derniers, l'association, qui réunit une quarantaine de cabinets de recrutement engagés dans la lutte contre les discriminations à l'embauche, accompagnait ces candidats dans leur recherche d'emploi. Au programme, entretiens-conseil individuels avec un recruteur, ateliers collectifs d'aide à la définition de leur projet professionnel, et surtout, échanges informels, témoignages et partage des expériences de chacun. Pas moins de 120 demandeurs d'emploi ont participé à l'événement.


« Les candidats doivent avant tout se définir comme individus »


Pour les membres d'ACE, l'enjeu est surtout d'aider le candidat à se définir en tant qu'individu, et à retirer cette étiquette « diversité » qu'il porte malgré lui à chaque entretien d'embauche. Sans nier la réalité de terrain, ces experts du recrutement veulent avant tout lutter contre les stéréotypes que les candidats ont parfois intériorisés. Comme le souligne Gérard Delatour, coach professionnel membre d'ACE, « si les candidats se définissent comme séniors ou noirs, ils arriveront à l'entretien avec un bagage de croyances nuisibles à leur potentielle embauche. L'idée de la journée est de leur redonner confiance, de faire en sorte qu'ils définissent clairement leur profil, leurs compétences et leur projet professionnel. Et surtout pas de les considérer comme candidats de la diversité. » Dans la salle d'attente, Corinne d'Argis, déléguée générale d'ACE discute avec les quelques femmes qui attendent leurs entretiens respectifs. Elle tente de faire passer ce même message. « Quand j'ai envoyé ma candidature pour le poste de déléguée générale d'ACE, j'ai précisé dans ma lettre de motivation « bien que j'aie cinquante ans, je pense avoir les compétences requises pour le poste. » Quand je repense à cette lettre, j'ai honte ! Pourquoi devrais-je m'excuser d'avoir cinquante ans ? »
Personne ne considère évidemment cette auto-censure comme la première des discriminations. Gérard Delatour observe au contraire la ténacité des pratiques discriminatoires dans les entretiens d'embauche, en particulier envers les candidats d'origine étrangère. « J'ai encore des clients qui sollicitent mes services de recruteur en précisant qu'ils souhaitent un candidat « bleu-blanc-rouge ». Je refuse de travailler dans ces conditions, mais en période de crise économique, tous les recruteurs ne le font pas. »

Stéréotypes

Les demandeurs d'emploi présents ce jour-là racontent vivre cette réalité au quotidien. Yannick, jeune femme noire de 26 ans en recherche d'emploi depuis un an, en témoigne. « Parfois, les responsables de recrutement tiennent des propos douteux sans même s'en rendre compte. Je me souviens d'un entretien, qui s'était très bien passé, jusqu'à ce que mon interlocutrice me demande si je m'étais bien intégrée... Je suis sortie de la salle en riant tellement c'était énorme. » Et ce genre d'anecdotes fusent dans la salle d'attente. D'après Julie, qui cherche un emploi depuis plusieurs mois, ce comportement est typique de la France. « Quand on prospecte à l'étranger, en Angleterre ou en Suisse par exemple, on ne se sent pas cloisonné mentalement comme en France. Alors certes, il existe un passif colonialiste que l'on a tous appris à l'école, mais il est temps de mettre un terme à cette catégorisation. »
Ces demandeurs d'emploi assurent aussi ne jamais se rendre à un entretien avec l'idée d'appartenir à une minorité. C'est souvent une question ou une remarque du recruteur qui les renvoie à leur condition de femme, de sénior, de noir ou d'arabe. Dans ce cas, les consultants d'ACE leur conseillent de ne pas rompre le dialogue. Et, malgré l'affront, de recadrer l'entretien sur le terrain des compétences.

"Une goutte d'eau, mais nécessaire"

Ancrer les procédures d'embauche sur le seul terrain des compétences est bien l'objectif d'ACE. Corinne d'Argis le concède, « ce que nous faisons sur ces deux jours, c'est une goutte d'eau dans l'océan. Mais une goutte d'eau nécessaire. » Elle-même le constate, « il y a encore trop d'opérationnels du recrutement qui discriminent les candidats. » Les cabinets de recrutement, dès lors qu'ils sont engagés dans une forme de militantisme, sont à cet égard un vecteur de diffusion des bonnes pratiques dans les entreprises. « Chez ACE, nous essayons d'avoir les consultants les mieux armés contre les discriminations pour qu'ils puissent éduquer leurs clients. » Un travail de longue haleine visiblement.

Anne Farthouat
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