Publié le 24 août 2017

SOCIAL

Aux États-Unis, la discrimination positive "met en concurrence les populations ciblées"

Donald Trump, opposant notoire à la discrimination positive, s'apprête à rouvrir le débat sur cet outil destiné à réparer les injustices que subissent en particuliers les Afro-Américains et les Hispaniques. Au-delà de la récupération politique, l'application de la discrimination positive aux États-Unis a montré des limites. Les étudiants d'origine asiatiques se disent lésés par ces mesures dans les examens d'entrées aux universités. Pour le chercheur Philippe Bataille, cet outil est nécessaire mais il "met en concurrence les populations discriminées"

En 2015, plusieurs étudiants d'origine asiatique ont porté plainte contre l'université de Harvard pour discrimination.
@Harvard

Donald Trump a toujours été opposé à la discrimination positive. Mais il avait pour l’instant délaissé le sujet. Or, le 16 août plusieurs journaux américains ont révélé une note interne du ministère de la Justice mentionnant une remise en cause des programmes d’affirmative action, de discrimination positive, notamment dans les universités. Une enquête a ainsi été lancée sur le sujet, à la demande du Président américain.

La discrimination positive est née aux États-Unis dans les années soixante, après la période de ségrégation raciale. Le but est de compenser les inégalités que subissent les populations afro-américaine et hispanique. En 2010, les Afro-Américains représentaient 13,6 % de la population. Or, 27,2 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté contre 15 % de la population américaine en moyenne. De même, le taux de chômage est le double chez les Afro-Américains.

Des étudiants d’origine asiatique accusent Harvard de discrimination

Ainsi plusieurs universités se fixent des critères de diversité pour l'admission des étudiants. La Cour suprême les empêche, depuis 1978, de mettre en place une politique de quotas, jugée discriminatoire. Mais les autorise à ajouter l'ethnie parmi plusieurs critères d'admission. De 1960 à 1994 "la proportion d'Afro-Américains dans la population étudiante est passée de 2 % à 9 %", rapporte Daniel Sabbagh, directeur de recherche à Sciences Po et spécialiste de l'affirmative action.

Mais cet outil commence à afficher ses limites. "Aujourd'hui la discrimination positive met en concurrence les populations discriminées", juge ainsi Philippe Bataille, directeur d'étude à l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales), interrogé par Novethic. En 2015, plusieurs étudiants d'origine asiatique ont porté plainte contre l'université de Harvard pour discrimination. Selon une étude de deux chercheurs de Princeton, publiée en 2011, les postulants asiatiques doivent obtenir à l'examen d'entrée de l'université 140 points de plus qu'un postulant blanc, 270 points de plus qu'un hispanique et 450 points de plus qu'un étudiant afro-américain pour être admis.

"C'est un double échec"

"C'est un double échec. D'une part la discrimination positive dont le but était l'égalité a dérivé vers une utopie du multiculturalisme. D'autre part, ses performances sont relatives et servent d'argument aux extrêmes", explique Philippe Bataille.

Donald Trump se sert ainsi de la discrimination positive pour récupérer l’électorat populaire blanc. Il juge que ces mesures sont défavorables aux "vrais Américains" qui souffrent, soit la classe ouvrière blanche. Ce ressenti est réel dans la population américaine. De 2002 à 2011, la Commission en charge de l’égalité des chances dans l’emploi (EEOC) a noté une augmentation du nombre de plaintes pour discrimination raciale d’employés blancs passant ainsi de 9,7 % à 13 %. En 2013, le cas d’Abigail Fisher, jeune fille blanche ayant porté plainte devant la Cour suprême contre l’université du Texas, a marqué les esprits.

Donald Trump va se heurter au droit

Mais Donald Trump aura du mal à imposer une réforme, contre ce qu'il appelle la "White Discrimination" (la discrimination des blancs). "La discrimination positive est un outil dans les mains du droit. Donald Trump ne pourra pas la stopper. Il pourrait se heurter aux juges, comme il en a fait l'expérience lors de son décret anti-immigration", avance Philippe Bataille. Ce sera donc aux juges fédéraux d’examiner les demandes, au cas par cas.

Pour Philippe Bataille, "il faut renverser la table, la discrimination positive est nécessaire mais on est pieds et mains liés". Revenir sur ce type de dispositif, quand bien même est-ce pour le rendre plus efficace, est vite perçu comme une remise en cause de la diversité. Le problème est, qu'au final, les pratiques de discrimination positive restent opaques, en particulier dans les universités.

Certains démocrates préconisent de mettre en place des mesures claires inspirées du modèle californien où une loi oblige les établissements à accepter les 10 % d’élèves ayant obtenu les meilleures notes dans les lycées de l’État. Les places restantes sont attribuées à des étudiants venant de famille aux revenus faibles et dans lesquels aucun enfant n’a accédé à l’université jusqu’ici. 

Marina Fabre @fabre_marina


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