Publié le 03 juin 2013

Cartouche supply chain

SOCIAL

Travail forcé d'enfants dans les champs de coton ouzbeks: quelle traçabilité possible?

Depuis qu'en 2005 des ONG ont lancé les premières alertes, le travail forcé d'enfants et d'adolescents dans les champs de coton en Ouzbékistan continue. Chaque année en effet, plus d'un million de personnes, sur les 30 millions de personnes que compte le pays, qui sont enrôlées pour la récolte. Aux États-Unis et en Angleterre, des ONG ou parlementaires remettent la pression sur la filière, tandis qu'en France, la grande distribution reste discrète.

Travail des enfants Ouzbekistan
Huit ans après la première alerte lancée par l'International Crisis Group, l'enrôlement forcé d'enfants pour la récolte du coton en Ouzbékistan a diminué mais reste encore un problème de taille pour l'industrie textile.
Denis Sinyakov / AFP

Les négociants interpellés par Sherpa

Dix entreprises, dont neuf européennes, contrôlent 60% du négoce de coton mondial. En 2010 et 2011 plusieurs ONG, dont Sherpa et en Suisse l'ECCHR, ont accusé les trois leaders Paul Reinhart, Cargill UK, Louis Dreyfus et la française Devcot de violer les principes directeurs de l'OCDE à l'égard des multinationales, en s'approvisionnant en Ouzbékistan.

Fin 2012, le dispositif de conciliation de l'OCDE en France (PCN) a confirmé que le commerce de produits résultant de l'emploi forcé d'enfants constitue une violation des Principes de l'OCDE mais sans condamner Devcot. Suite à cette médiation, l'entreprise s'est engagé à ne plus se fournir en Ouzbékistan.

Huit ans après la première alerte lancée par l'International Crisis Group, l'enrôlement forcé d'enfants par l'Etat pour la récolte du coton en Ouzbékistan a diminué. Mais il continue. Chaque année, ce sont des milliers de collégiens et lycéens qui sont employés de force dans les champs de coton ouzbek pendant la saison des récolte (septembre-novembre).

Pour l'OCDE, le constat est sans appel: " la situation en termes de travaux forcés et d'enfants reste clairement critique en Ouzbékistan". Car si les enfants ont été un peu moins mis au travail dans les champs lors de la dernière récolte d'automne 2012 (le gouvernement demandant que la mobilisation de masse ne se fasse pas en dessous de 16 ans), c'est parce qu'ils ont été remplacés par des adolescents (lycéens et étudiants) et des adultes selon le rapport annuel de l'initiative Cotton campaign, une coalition d'ONG qui lutte contre le travail forcé dans le secteur du coton. Et ceux-ci doivent souvent signer des contrats de "volontariat", sous peine de se voir radier de leur école.  

 

Connaître sa chaine d'approvisionnement

 

Après le drame du Rana Plaza, les projecteurs sont plutôt braqués sur le Bangladesh (voir Mobilisation sur les chaînes de sous-traitance après le drame du Rana Plaza). Mais le sujet du travail forcé, notamment d'enfants, dans la récolte du coton ouzbek, reste un enjeu de taille pour l'industrie textile.

D'après la présidente du groupe parlementaire anglais sur l'éthique dans la mode, Lola Young of Hornsey, intervenant en mars 2013 devant le parlement britannique, le coton ouzbek serait en effet une sorte de pendant au "scandale de la viande de cheval" pour le secteur du prêt-à-porter, dans la mesure où un grand nombre de vêtements vendus en Europe contiennent du coton ouzbek, à l'insu des consommateurs.

Car l'Ouzbékistan, cinquième exportateur de coton au monde, est le premier fournisseur du Bangladesh et un important fournisseur pour la Chine et la Turquie : 37% du coton ouzbek est exporté au Bangladesh et 27% en Chine, d'après le RSN (1). Or, sauf à recourir exclusivement au coton bio ou équitable, les entreprises n'ont pas la traçabilité et les contrôles suffisants pour garantir l'absence de coton ouzbek dans leurs produits. "Toute entreprise qui fabrique ou distribue des produits en coton provenant d'un de ces pays risque d'être exposée au coton ouzbek", estime le Responsible Sourcing Network, un réseau à l'origine d'enquêtes récentes sur le sujet.

 

Faire pression sur le gouvernement ouzbek et les marques

 

Pourtant, le coton est en théorie "une des matières premières à risque les plus faciles à tracer", selon le Responsible Sourcing Network. Dans son rapport intitulé "Jusqu'aux filatures" d'avril 2013, le RSN appelle d'ailleurs les entreprises à remonter le fil de leur approvisionnement jusqu'aux usines de filature et à mettre en place toute une série de garde-fous : exiger systématiquement les factures et documents d'importation du coton, former leurs sous-traitants et les équiper en logiciels de traçabilité, par exemple. Selon l'association, les coûts additionnels de ces mesures - ou les bouleversements que cela peut induire dans le "business as usual" - ne sont rien par rapport à l'ampleur du problème.

Jusqu'à présent, les entreprises ont surtout recouru à des Codes de bonne conduite et, depuis octobre 2012 au "cotton pledge". Là encore lancée par le RSN, l'initiative invite l'industrie textile à s'engager à ne pas s'approvisionner en coton ouzbek, afin d'augmenter la pression sur le régime Karimov. D'Adidas à WalMart en passant par H&M et Patagonia, plus de 130 grandes marques s'y sont ralliées, mais son efficacité n'est pas démontrée.

Malgré la pression des années passées, le pays n'a eu aucun mal à augmenter ses exportations vers l'Asie, ni à trouver des entreprises étrangères pour développer une industrie de prêt-à-porter sur place. Parmi elles, le coréen Daewoo, qui a construit trois usines de coton dans le pays, est régulièrement interpellé du fait de son silence sur le travail forcé, notamment par l'association américaine de l'industrie textile, l'American Apparel & Footwear Association fin 2012.

 

La grande distribution peu active sur le coton ouzbek

 

Bien qu'elle pèse moins en ventes de vêtements que les chaines spécialisées de type Zara (17% des ventes totales en France contre 30% pour les chaînes de prêt-à-porter, en 2009), la grande distribution française pourrait être exposée pour ses vêtements à bas prix sous marque propre (MDD). Or, elle n'a pas, à ce jour, déployé de politique commune sur le coton.

Quelques marques ont cependant entamées quelques initiatives comme Auchan, le distributeur français le plus transparent sur le sujet, qui a demandé en 2008 à tous ses fournisseurs de tracer systématiquement l'origine de son coton, factures à l'appui. Le groupe "n'a pas interdit systématiquement le recours au coton ouzbek mais nous avons indiqué que, si un fournisseur y avait recours, nous aviserions sur les mesures à prendre", précise son service de presse.

A ce jour, aucun de ses 70 fournisseurs bangladais (qui pèsent un quart de ses achats) n'aurait fait état d'une provenance de l'Ouzbékistan. A Carrefour, la stratégie est différente : le groupe est le seul distributeur français à avoir signé le cotton pledge (au 30 mai), mais l'entreprise n'a pas souhaité répondre aux questions de Novethic, tout comme E.Leclerc. Contrairement à H&M, qui s'engage à avoir une traçabilité totale d'ici 2020, aucune de ces trois enseignes n'aborde le coton ouzbek sur son site web.

 

(1) Le Responsible Sourcing Network a été fondé par l'association américaine « As you Saw », qui organise depuis 1992 des actions d'engagement actionnarial et des campagnes de responsabilité d'entreprise.
Thibault Lescuyer
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