Publié le 28 janvier 2013

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SOCIAL

Responsabilité d'entreprise : la culture antisyndicale de Samsung

Il ne fait pas bon s'opposer à Samsung, quand on est syndicaliste en Corée. C'est ce qu'ont pu vérifier les membres d'un nouveau syndicat indépendant, créé en juillet 2011. Alors que la famille fondatrice est prise dans des querelles de pouvoir, la culture paternaliste et antisyndicale de Samsung reste le ciment social du conglomérat, dans son pays d'origine.

Samsung syndicats
Les syndicats démocratiques sont autorisés en Corée du Sud depuis 1987. 30 ans plus tard, la phrase de Lee Byungchul, président fondateur de Samsung, "Il faudra passer sur mon cadavre avant de reconnaître les syndicats !" garde une certaine résonance...
Jung Yeon-Je / AFP

2012, année de l'apogée de Samsung ? Cette année-là, le plus gros conglomérat (chaebol) coréen a explosé ses ventes et ses parts de marché, passant à 29% de part de marché mondiale, selon le cabinet d'études IHS iSuppli. Mais 2012 aura aussi été marqué, en Corée, par les mésaventures d'un nouveau syndicat indépendant, créé dans la filiale Everland de Samsung.

Une création qui brave l'anti-syndicalisme historique de Samsung, résumé par la phrase, célèbre en Corée, de son président fondateur, Lee Byungchul : "Il faudra passer sur mon cadavre avant de reconnaître les syndicats !". Dans les faits, les syndicats démocratiques ont été autorisés en Corée du Sud après la mort de Lee Byungchul, en 1987.

Mais dans un pays encore marqué par l'anticommunisme, il aura fallu attendre juillet 2011 pour que le pluralisme syndical dans une même entreprise soit autorisé par la loi (sur les "syndicats multiples"), mettant fin au monopole du syndicat Samsung maison, qui occupait le terrain pour mieux contrôler les revendications sociales. 

 

Des mesures disciplinaires contre les syndicalistes Samsung

 

"Le vice-président du syndicat Jo Jang-hui a été licencié après la création du syndicat, l'auditeur financier Kim Yeong-tae a été suspendu pour deux mois et le président Park Won-wu a eu son salaire coupé pendant trois mois, par mesure disciplinaire", pouvait-on lire dans la presse coréenne , en juillet 2012, à l'occasion du premier anniversaire du nouveau syndicat indépendant Samsung.

Ces mesures disciplinaires, qui pourraient susciter l'incrédulité, viennent d'être confirmées par le nouveau syndicat. Interrogé par Novethic, celui-ci précise ainsi les raisons invoquées par la direction pour punir les syndicalistes : "Utilisation des ressources de l'intranet de la compagnie transférées sur des adresse privées, la distribution de tracts et la réalisation d'une interview sans autorisation préalable. Samsung a également saisi la justice en accusant ces trois salariés des griefs les plus divers (30 au total) ; ceux-ci sont actuellement à l'instruction, ce qui empêche les accusés de se rendre à l'étranger". Samsung, pour sa part, a refusé de répondre aux demandes d'interview de Novethic.

 

Une culture anti-syndicale héritée de la dictature

 

Les mésaventures des syndicalistes prolongent en fait l'histoire des relations conflictuelles entre travailleurs et conglomérats coréens, dont le point d'orgue furent les grèves et manifestations monstre de 1996/1997. "Le développement de Samsung s'est bâti main dans la main avec le régime autoritaire du général Park Chung-hee, explique Pascal Dayez-Burgeon, auteur d'une "Histoire de la Corée" (2012) et ancien diplomate en poste à Séoul.

Par la suite, la situation s'est améliorée avec l'adhésion du pays à l'OIT en 1991, même si la Corée du Sud n'a pas encore ratifié la convention sur la liberté syndicale (n°87, voir note). "Techniquement la constitution coréenne actuelle reconnaît tout à fait les droits des travailleurs", décrypte Jamie Doucette, enseignant à l'Université de Manchester et fin connaisseur de la Corée. "Mais dans les faits, ces droits et les conventions de l'OIT sont rarement respectés".

Depuis les années 90, Samsung a fortement augmenté les salaires de ses ouvriers et aujourd'hui, les conditions de travail les plus médiocres se retrouvent chez les sous-traitants. Cela n'empêche pas le nouveau syndicat indépendant de militer pour plus de liberté syndicale chez Samsung, même si son combat reste marginal, à en juger par ses effectifs. Ils seraient 80 adhérents actuellement, contre 120 en juillet dernier. Une goutte d'eau, pour un groupe dont l'activité s'étend dans les assurances, la pétrochimie, les médias et les loisirs, soit plus de 100.000 salariés en Corée du Sud, pour 221.000 dans le monde. Oui, mais selon les syndicalistes dissidents, ce faible nombre s'explique aussi par les risques de représailles à l'encontre des adhérents.

 

Ratifier les conventions de l'OIT : une demande de l'Europe



Parmi les éléments légaux susceptibles de changer la donne, la convention de l'OIT n°87 (1) figure en bonne place, mais rien n'indique que l'élection de Park Geun-hye, fille de l'ancien dictateur, à la présidence, en décembre dernier, fasse progresser ce dossier. Cette ratification figure pourtant dans l'accord de libre échange entre l'Union européenne et la Corée. Entré en vigueur, en juillet 2011 , l'accord stipule que "les signataires feront des efforts continus et suivis pour la ratifier les conventions fondamentales de l'OIT".

La direction de Samsung, de son côté, n'a pas jugé bon de signer le Pacte Mondial de l'ONU, dont un des dix principes se trouve être la liberté syndicale. En terme de gouvernance, l'urgence semble être à la succession de l'actuel PDG, malade, et à la résolution des querelles de famille, dont plusieurs membres dirigent des filiales clef du conglomérat. Alors qu'il s'apprêterait à céder les rênes à un de ses fils, Lee Kun Hee, lui-même fils du fondateur, s'est récemment vu trainé en justice par son propre frère, qui lui réclame des parts de Samsung Life, la filiale d'assurance contrôlant Samsung Electronics.

Au vu de ces querelles et des incertitudes pesant sur la succession, Chae Yi Bai, chercheur au Center for Good Corporate Governance de Séoul estimait dans les colonnes de Bloomberg qu' "ironiquement, le plus gros risque sur la gouvernance de Samsung est Lee Kun Hee (le PDG actuel, NDLR) lui-même".

 

(1) Sur les 185 pays membres de l'OIT, 34 pays, dont la Corée du Sud, le Brésil, la Chine, l'Inde, les Etats-Unis et le Maroc, n'ont pas ratifié les conventions 87 and 98 (datant de 1948/49) sur le liberté syndicale et la négociation collective.
Thibault Lescuyer
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