Publié le 13 juin 2012

SOCIAL

Les femmes, premières victimes des plantations fruitières

Alors que les fruits exotiques sont devenus des aliments de grande consommation - il se vend chaque année 100 milliards de bananes dans le monde- des syndicats de travailleurs des plantations d'Amérique latine et des associations de solidarité européennes alertent sur leurs conditions de travail. Discrimination, harcèlement, manque de protection et horaires à rallonge pour des maigres salaires...les femmes sont les premières victimes.

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© Colsiba

Stopper les pratiques d'achats abusives de la grande distribution

Si les multinationales sont des cibles privilégiées des campagnes des ONG en raison de notamment l'impact médiatique qu'elles apportent, Peuples solidaires entend aussi dénoncer le rôle clé de la grande distribution dans la dégradation des conditions de travail des ouvriers agricoles des plantations, notamment dans les filières bananes et ananas. « Les supermarchés ont pris de plus en plus de poids dans le commerce des fruits et plus généralement dans l'ensemble de la filière. La concurrence qu'ils se font entre eux sur l'axe du prix le plus bas exerce une pression extrêmement forte sur les producteurs et par répercutions sur les salaires et conditions de travail des ouvriers », explique Vanessa Gautier, chargé de mission dignité au travail/genre pour Peuples Solidaires. Dans une pétition signée par 7 000 personnes à ce jour, l'ONG demande ainsi à la Commission européenne de réguler les pratiques d'achat de la grande distribution. Le dossier est dans les cartons depuis 2007 mais les négociations semblent tourner au ralenti.

« Je travaillais dans une usine d'empaquetage d'ananas lorsque je suis tombée enceinte. J'ai été licenciée à un mois de grossesse. On a menacé de licencier les autres membres de ma famille qui travaillent dans la plantation si je portais l'affaire en justice. J'ai décidé d'aller au Ministère local du travail pour porter plainte, on m'a dit qu'on ne recevait pas de femme enceinte le vendredi ! Le soir même, je faisais une fausse couche. Lorsque j'ai demandé à réintégrer l'entreprise, la direction m'a répondu: "Comment pourrais-tu revenir alors que tu n'es même pas capable de garder ton propre bébé ?" » Le témoignage d'Aneth, ouvrière d'une usine d'empaquetage d'ananas est l'un de ceux porté par la campagne « Juste fruit : pour des bananes et des ananas à teneur garantie en dignité » lancée par Peuples solidaires en association avec Action Aid, Banafair (Allemagne), Nazemi (Republique tchèque) et Banana Link (Royaume Uni). Il est en effet symbolique car si la campagne dénonce les conditions de travail en général, elle insiste aussi sur la situation particulière des femmes, de plus en plus précarisées.

Une discrimination croissante

Aujourd'hui, la main d'œuvre féminine représente environ 30% des travailleurs des plantations en Amérique centrale, selon les données de COLSIBA, une coordination latino-américaine de syndicats travaillant dans l'agro-alimentaire et particulièrement dans la banane. Cependant, dans certains pays, ce taux a fortement baissé en raison d'une forte discrimination à l'embauche, avertit la coordination. « Les entreprises considèrent l'embauche des femmes comme risquée et coûteuse du fait des droits liés à la maternité. Mais en réalité, souvent les femmes enceintes n'ont pas de congé maternité. Et elles sont de toutes façons de moins en moins embauchées ou quand elles ont un emploi, licenciées », rapporte Gloria Garcia, représentante du COSIBAH, la branche hondurienne du syndicat COLSIBA, lors d'une campagne de sensibilisation organisée en France avec Peuples solidaires. Ainsi aujourd'hui, dans des pays comme l'Équateur et le Pérou, elles ne représentent plus que 7%. « Des centaines de femmes se retrouvent sans emploi, bien souvent des mères célibataires qui subissent donc de plein fouet la crise économique mondiale », assure la coordination de syndicats.

Ainsi, selon une enquête sur les plantations de melons au Honduras (11% des exploitations agricoles du pays) réalisée récemment par la branche locale de la coordination (COSIBAH) les femmes employées dans le secteur sont pour la plupart de jeunes mères célibataires ayant quatre à cinq enfants à charge. Or elles ont toutes des postes temporaires (sur la saison du melon d'avril à septembre) car seuls les hommes sont à des postes de direction qui permettent de bénéficier d'emplois permanents. Une situation qui rend quasi impossible la formation de syndicat. Et « quand des travailleurs approchent des syndicats, cela peut provoquer leur renvoi. Dans une entreprise où COSIBAH est intervenu pour former des salariés à la création de syndicats, les 18 personnes qui ont suivi la formation ont été licenciées », rapporte Gloria Garcia. Embauchées à la journée, qui commence souvent par un réveil à 3 h du matin pour un retour entre 20 h et 22h, les femmes ne sont souvent pas payées pour les heures supplémentaires qu'elles effectuent. Et la majorité d'entre elles (entre 89% et 97%, selon l'enquête de COSIBAH sur les plantations de melons) n'ont pas accès à la protection sociale alors même que les accidents au travail (liés notamment à l'utilisation de machines) et les maladies dues aux produits agrochimiques (maladies respiratoires, problèmes de peaux et de vision) sont nombreux et les installations médicales souvent éloignées des plantations. L'an dernier la coordination syndicale avait également pointé du doigt l'émergence de dénonciation pour harcèlement sexuel.

Pour faire entendre la voix des femmes, Peuples solidaires a lancé un appel urgent dénonçant leurs conditions de travail dans l'une des succursales de Fyffes -l'une des 5 multinationales (avec Dole, Chiquita, Del Monte et Noboa)- au Honduras. Et un an et demi après avoir discuté avec les dirigeants de l'entreprise sans qu'aucun résultat tangible n'ait été pris depuis, COSIBAH a relancé la mobilisation en organisant des rencontres entre des ouvrières agricoles et des syndicats du secteur.

Béatrice Héraud
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