Publié le 10 janvier 2022

SOCIAL

La Grande démission aux États-Unis, symbole d'un nouveau rapport au travail

Plus de 4,5 millions d'Américains ont quitté leur travail au mois de novembre, un record. Ce phénomène, baptisé The Great Resignation, qui s'exerce depuis la pandémie, est devenu viral sur les réseaux sociaux. Il exprime à la fois le ras-le-bol et la quête de sens de millions de travailleurs. Si en France un tel phénomène n'est pas visible, le boom des ruptures conventionnelles et la pénurie de main-d'œuvre dans plusieurs secteurs peuvent être des signes avant-coureurs. 

Grande demission istock
Le taux de démissions aux États-Unis a atteint un niveau jamais vu depuis les années 2000.
Istock

C’est un phénomène inédit aux États-Unis. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, le pays connaît un taux de démissions croissant. Au mois de novembre, plus de 4,5 millions d’Américains ont ainsi quitté leur emploi, selon les chiffres publiés par le Bureau américain des statistiques du travail. Du jamais vu en deux décennies. La puissance américaine est ainsi passée de "You’re Fired" ("Vous êtes virés"), à "I quit" ("Je démissionne"). Ce phénomène est même devenu viral sur les réseaux sociaux.

Le mouvement a été lancé par Shana Blackwell, jeune employée d’un supermarché Walmart qui a publiquement annoncé - dans le haut-parleur du magasin - qu’elle démissionnait. Sur TikTok, la vidéo est devenue virale, générant des dizaines de millions de vues et un hashtag qui reflète une vraie tendance "#quitmyjob". "Il y a un aspect sociétal, social, voire psychologique", décrypte l’économiste Philippe Crevel. "Pendant la pandémie, certains salariés ont pris conscience que leurs conditions de vie n’étaient pas bonnes et qu’ils souhaitaient avoir un travail en phase avec leurs envies et leurs valeurs", ajoute-t-il.

Les PDG aussi concernés

Au début, les secteurs des services étaient les plus touchés par le phénomène. Mais la tendance s’est généralisée et concerne toutes les professions, catégories et âges. Même les PDG sont touchés. Une étude réalisée par le cabinet de conseil Heidrick & Struggles a ainsi révélé que le nombre de démissions de PDG au premier semestre 2021 était monté en flèche, soulignant que les CEO n’étaient pas "immunisés" contre l’épuisement et le stress. "Les motifs de démission diffèrent généralement selon la catégorie socio-professionnelle", avance Philippe Crevel.

De fait, si les caissières de supermarchés, aides-soignantes, femmes de ménages ont massivement démissionné, c’est pour exprimer un ras-le-bol. "Maintenant que la reprise économique est là, ces travailleurs se rendent compte qu’il n’y a pas de raisons qu’ils continuent à être sous-payés, après avoir été mis sous pression pendant près d’un an alors qu’il y a de plus en plus d’opportunités de trouver un autre emploi", écrit le Wall Street Journal. Les CSP+, eux, ont profité du télétravail et ont eu une prise de conscience. "Certains ont déménagé des grandes villes comme Los Angeles ou San Francisco pour rejoindre l’intérieur des terres, en quête de calme", explique Philippe Crevel.

Revalorisation des bas salaires

Les répercussions de ce phénomène sont multiples. Les entreprises doivent rivaliser d’efforts pour attirer et garder leurs salariés dans un contexte de vieillissement de la population. Plusieurs grandes enseignes ont ainsi revalorisé le salaire minimum à 15 dollars contre 12 ou 10 pour certaines. Goldman Sachs rapporte qu’au dernier trimestre 2021, le niveau des bas salaires a augmenté de 6 %. "Les travailleurs veulent de meilleurs salaires et avantages, bien sûr, mais ils exigent également de l'autonomie et de la flexibilité, notamment dans leurs horaires de travail. Et les employeurs - grands et petits - doivent simplement réagir", estime l’économiste en chef de Linkedin, Karin Kimbrough qui constate un boom des offres.

Ce phénomène, qui est surtout visible aux États-Unis pourrait s’exporter. L’économiste Philippe Crevel note deux signaux marquants en France : la hausse des ruptures conventionnelles "qui témoigne d'une volonté de changement" et une hausse des emplois vacants dans l’hôtellerie, le bâtiment ou encore le nettoyage. Fin novembre, plusieurs grands groupes comme Decathlon et Leroy Merlin ont d’ailleurs fait l’objet de grèves. Face à une pénurie de main d’œuvre, le rapport de force a changé et les "bas salaires" réclament une augmentation.

Marina Fabre Soundron @fabre_marina


© 2023 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

SOCIAL

Conditions de travail

Santé et sécurité au travail sont deux dimensions importantes de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). Dans les usines du monde, les conditions de travail sont souvent très difficiles. Les consommateurs prennent progressivement conscience du coût humain auquel sont obtenus les produits qu’ils achètent.

Accidents du travail istock

Deux morts par jour en France : les accidents du travail, une "hécatombe invisible"

Alors que trois millions de personnes meurent chaque année dans le monde à cause du travail, la France fait figure de mauvais élève en Europe. Entre un décompte lacunaire, le sous-effectif des inspecteurs du travail, des sous-traitants sous pression et une moindre protection des salariés, les...

Greve ouvriers Bangladesh Dhaka novembre 2023 MUNIR UZ ZAMAN AFP

Zara, Gap, Levi's... Derrière la grève historique des ouvriers au Bangladesh, le prix dérisoire de nos vêtements

Ce sont des grèves historiques qui ont traversé les usines de textiles au Bangladesh. 600 d'entre elles ont ainsi été fermées pendant plusieurs jours à la suite de manifestations de milliers d'ouvriers qui réclament un triplement de leur salaire aujourd'hui plafonné à 70 euros par mois. Les usines...

Accenture greve

Conférence sociale sur les bas salaires : l'entreprise de conseil Accenture touchée par une grève inédite

Syndicats et organisations patronales doivent se rencontrer ce lundi 16 octobre autour de la Première ministre Elisabeth Borne pour une conférence sociale sur les bas salaires. Le sujet cristallise les tensions alors que l'inflation continue de grignoter le pouvoir d'achat des salariés. Une...

Licenciements intelligence artificielle Istock

Onclusive licencie la moitié de ses salariés français pour les remplacer par une intelligence artificielle

L’annonce a fait l’effet d’une bombe. Le spécialiste des relations presse Onclusive a annoncé mi-septembre le licenciement d’une partie des salariés de sa branche française. En cause : l’automatisation de certaines tâches et le déploiement de l’intelligence artificielle qui devraient, à terme,...