Publié le 04 avril 2013

SOCIAL

JO de Sotchi : dernière ligne droite pour des travaux loin d'être exemplaires

Entre 70 000 et 110 000 ouvriers travaillent pour transformer la petite station balnéaire, nichée entre la mer Noire et les montagnes du Caucase, en haut lieu du tourisme international réservé à une clientèle huppée. Soupçons de corruption, travailleurs exploités, expulsions forcées écornent l'image positive des valeurs de l'olympisme.

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Des ouvriers originaires d'Asie centrale dans les locaux de l'association Migration et droit à Sotchi
© Migration et droit

Les suspicions de corruption s'intensifient autour des JO de Sotchi, les plus chers de l'histoire avec un budget passé de 8 milliards d'euros en 2007 à 36 milliards cette année. Dans un rapport cité par l'agence de presse Ria Novosti le 6 mars, la Cour des comptes russe accuse l'entreprise publique responsable des travaux des sites olympiques, Olympstroï, d'avoir « créé les conditions d'une inflation injustifiée des coûts ». Vladimir Poutine a appelé à un contrôle strict des dépenses pour que « personne ne vole rien ». Lors de sa visite début février, il a limogé avec fracas et pour l'exemple le vice-président du comité olympique russe, Akhmed Bilalov, en raison de l'explosion du coût et d'un retard de deux ans dans la construction du complexe de sauts à ski prévue pour décembre 2011.

Des ouvriers exploités

Même si des doutes persistent, le Comité international olympique martèle que les travaux sont achevés à 80 % et que tout sera prêt à temps. Quelque 76 000 ouvriers s'activent jour et nuit, sept jours sur sept, sur ce que le président du comité d'organisation Sotchi 2014, Dmitri Tchernychenko, présente volontiers comme « le plus grand chantier au monde » : un village olympique en bord de mer, un autre en montagne, 157 kilomètres de nouvelles routes, 12 tunnels, 71 ponts, 8 centrales électriques... Les statistiques officielles minimisent même le nombre de travailleurs, plus proche de 110 000 si l'on en croit Simyon Simonov, à la tête du bureau local « Migration et Droit », branche du centre pour les droits de l'Homme Memorial. Les deux tiers des ouvriers étrangers seraient en effet en situation illégale, une position particulièrement fragile face à leurs employeurs. Pour les aider, l'association fournit une assistance juridique gratuite en russe, en tadjik, en ouzbek et en kirghize. « Rien qu'en janvier et février de cette année, nous avons reçu 235 demandes de travailleurs dont les droits sont bafoués, raconte le militant. Ils viennent principalement pour des problèmes de non-paiement ou de paiement partiel des salaires et de rétention des passeports. Mais les violations les plus fréquentes sont l'absence de contrat et de permis de travail, c'est la source de tout le reste. » En général autour de 250 euros par mois ici, leurs salaires varient selon leurs qualifications de 175 à 500 euros, en-dessous de la moyenne russe. Un an avant l'ouverture des JO, le 6 février 2013, Human Rights Watch a publié un rapport (« Race to the bottom ») accablant sur les conditions de travail de ces ouvriers migrants. « Nous avons rencontré des abus similaires à ceux observés lors de la préparation des JO de Pékin », observe son auteure Jane Buchanan, directrice associée de la division Europe-Asie centrale de HRW. Outre ceux déjà décrits, elle dénonce des journées de douze heures, avec un seul jour de repos toutes les deux semaines, des repas déséquilibrés, des logements surpeuplés. « Par exemple, j'ai pu pénétrer dans un dortoir de 12 m², où se trouvaient 10 lits superposés, et ce n'est pas la pire des situations », confirme Simyon Simonov.

Des cas isolés, selon le CIO

Les pressions de HRW sur le gouvernement russe et le CIO (voir la Charte olympique), censés protéger les travailleurs, n'ont pour l'instant pas abouti sur des actions concrètes. En effet, les principaux intéressés démentent ces violations. Olympstroï affirme avoir reçu seulement cinq plaintes. « La conformité à la législation et à la réglementation russe [...] est contrôlée en permanence, répond l'organisme, qui a mené plus de 1300 inspections en 2011 et 2012. Sur les chantiers eux-mêmes, il y a des panneaux d'information, traduits en langues étrangères, avec une liste de numéros de téléphone [...]. Tout employé estimant que ses droits sont bafoués peut s'y reporter et faire une déclaration. » Quant au CIO, il « s'engage, et ce depuis longtemps, à suivre de près ces questions » et reprend la réponse d'Olympstroï, en évoquant « un petit nombre de cas ». Cependant, les allégations des associations ont été confirmées par Olga Ivanenko, chef de l'inspection du travail à Sotchi. Son service a compté 858 cas de violations au cours de ses 150 inspections l'an dernier, pour la plupart des arriérés de salaire, a-t-elle déclaré à l'AFP.

Les ouvriers ne sont pas les seuls à pâtir des travaux, qui s'éternisent. En plus du balai incessant des camions 24h/24 et de la destruction de leurs paysages (voir l'article « JO de Sotchi : un pari vert raté), des habitants se plaignent de pannes d'électricité presque un jour sur deux. Elles contraignent notamment des enfants à se rendre à l'école dans le noir. Mais surtout, quelque 1500 familles se sont fait expulser de leur logement pour laisser la place aux constructions olympiques. Certaines y ont été forcées, sans compensation à cause d'un différend avec les autorités sur leurs titres de propriété. Elles se retrouvent dans une situation d'autant plus délicate avec l'inflation immobilière. Désormais, il faut par exemple compter 175 000 euros au minimum pour un appartement de 60 m². C'est la rançon du succès, qui se paie au prix fort aussi bien pour les individus que pour la société. Doutant sérieusement de la viabilité économique des infrastructures après les JO, la Cour des comptes s'inquiète, elle, de savoir qui paiera chaque année les 60 milliards de roubles (1,5 milliard d'euros) nécessaires à leur entretien.

Jeanne Cavelier
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