Publié le 05 mars 2008

SOCIAL

Dopage : les salariés aussi

Les sportifs ne sont pas les seuls à se doper pour rester dans la course : cadres, techniciens et ouvriers de tous secteurs d'activité ont aussi leurs substances miracle. Alcool, tranquillisants, cannabis, amphétamines ou cocaïne... un dopage risqué qui préoccupe les pouvoirs publics. Mais rares sont les entreprises qui ont mis sur pied une politique de prévention.

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« La consommation de substances psycho-actives par les salariés ne préoccupe les entreprises que lorsqu'elle peut nuire à leur image ! » déplore Patrick Laure, docteur en santé publique à l'université de Paris-Orsay et chercheur en drogues de la performance. Or, le problème ne peut être pris à la légère : 15 à 20% des accidents du travail mortels seraient liés aujourd'hui, à l'usage de substances psycho-actives. Le chiffre est alarmant, mais la mobilisation des entreprises encore timide, comme le montre une récente enquête de l'association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) et de l'association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) auprès de 800 DRH et dirigeants d'entreprises. Si pour 62% des DRH, le risque alcool reste la préoccupation majeure, l'usage des drogues et du cannabis inquiète sérieusement 49% des sondés. Or, 56% des DRH se sentent démunis pour faire face au problème des addictions et 69% des entreprises n'ont jamais mené d'actions de prévention !

Déni

Pourtant, depuis ces dernières années, les campagnes d'informations se multiplient. En témoigne le dernier rapport 2006 de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) qui insiste sur la nécessité de « lever le déni sur les conduites addictives dans le monde du travail » et de construire une politique de prévention relevant de la problématique de santé et de sécurité. Le prochain plan gouvernemental 2008-2012 de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l'alcool, qui sera rendu public d'ici à cet été, n'infléchira pas cette position. « Plusieurs études chiffrées vont être lancées afin de pallier le manque de données sur les drogues en milieu professionnel », prévoit-on à la Mildt.
En effet, les statistiques sur ce sujet tabou sont rares, voire obsolètes. Elles révèlent en tous cas que les « conduites dopantes » des salariés pour améliorer leur performance sont légion. Ainsi, dans un sondage de l¹Ifop réalisé en 2006, à la question : « que prenez-vous pour tenir le coup au travail dans les moments difficiles ? », les salariés sont tout de même 3% à déclarer toucher aux drogues : cannabis, haschisch ou cocaïne. 10% recourent à des médicaments euphorisants(antidépresseurs, amphétamines) ou détournés de leur fonction thérapeutique, 12% à des somnifères, et 56% à des stimulants sur-vitaminés.

Responsabilité civile et pénale de l'employeur

Sur le lieu de travail, toutes ces substances n'ont certes pas le même impact. Il faut distinguer l'usage licite de substances (médicaments anxyolitiques, hypnotiques, anti dépresseurs, tabac et alcool, sous condition) de l'usage illicite (opium, héroïne, cocaïne, codeine, amphétamines, ecstasy, LSD etc.). Dans ce dernier cas, il y a lieu d'agir. « L'employeur, qui est tenu d'assurer la protection physique et mentale de son personnel, a par conséquent une responsabilité civile et pénale », rappelle Bernard Gbézo, directeur de formation de Solve, un programme de prévention du stress, de la violence et des addictions mis en place par le Bureau international du travail (BIT). La responsabilité civile de l'employeur peut en effet être en cause en cas d'accident du travail due à la consommation ou à l'introduction de drogues dans l'entreprise. Sa responsabilité est aussi engagée en cas de dommage causé à d'autres collaborateurs ou à des tiers par un salarié ayant consommé de la drogue. Par ailleurs, exposer un personnel à un risque de mort ou de blessure, par violation d'une obligation de sécurité, constitue un délit.

Test de dépistage chez ExxonMobil

Conscientes de ces risques, certaines entreprises comme la RATP, EDF, la SNCF ou Exxon Mobil ont pris les choses en main. A la SNCF, la lutte contre le risque alcool et les addictions au sens large, est une préoccupation de longue date. Un dispositif bien structuré, basé sur l'accompagnement, la prévention et les soins a même été mis en place, notamment via l'association « la santé de la famille » qui possède deux établissements de cure. Même mobilisation chez Exxon Mobil. Depuis une dizaine d'années, le groupe a engagé une politique de prévention et de surveillance de l'addiction à l'alcool et aux stupéfiants, centrée sur les postes « sensibles » et de sécurité. Chaque année, près de 800 tests de dépistage sont réalisés, avec l'accord des salariés. Bilan de la dernière étude : 5,9% des salariés étaient « dopés ». « Ce risque, même peu élevé, doit malgré tout être pris en compte dans le cadre d'une politique globale de sécurité, en respectant le cadre éthique, réglementaire et législatif », insiste Patrick Constant, directeur médical pilote de ce dispositif. Dans les mois prochains, il envisage de proposer aux salariés une assistance téléphonique sur les addictions.
Un service déjà expérimenté à l'association "La Bouée" de la RATP qui, depuis 1991, a aidé plus de 600 salariés. Informer et soutenir les salariés sur les risques de l'alcool et des autres addictions est aussi un cheval de bataille à Autoroutes Paris-Rhin-Rhône (APRR), qui compte près de 3000 salariés. « D'ici à 2009, nous espérons étendre à tout le groupe les « relais » d'accompagnement qui ont été mis en place en Bourgogne, la région pilote », explique Lydie Foissey, responsable prévention en santé et sécurité. La prévention est souvent d'autant plus efficace qu'elle émane de salariés, eux-mêmes concernés.

Un exemple, celui de Jean-Luc Hulin, ancien alcoolique et responsable qualité chez Areva, à Jeumont (Nord) qui, en 1998, a lancé un groupe de prévention alcool sur ce site de 800 salariés. Lever le déni des addictions au travail suppose néanmoins de conjuguer éthique et respect de la confidentialité. « Il s'agit d'informer l'employeur et le comité d'hygiène et de sécurité de la situation, d'aider et d'accompagner les salariés, sans être censeur », résume Danielle Thuaire, médecin du travail. Une tâche délicate et de longue haleine, certes, mais les risques, pour les salariés, comme pour les employeurs, justifient bien de s'y atteler.

Marie-José Gava
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