Publié le 04 janvier 2016

Cartouche supply chain

SOCIAL

Des adolescents en danger dans des plantations de tabac américaines

L'ONG Human Rights Watch a recueilli le témoignage de travailleurs mineurs exposés à la nicotine et aux pesticides. Des conditions de travail ayant de graves conséquences sur leur santé. L'industrie du tabac a pris des engagements pour protéger les plus jeunes d'entre eux, c’est-à-dire les moins de 16 ans. Mais pour les 16-18 ans, tout reste à faire alors que la législation américaine peine à être réformée.

Adolescente plantation tabac Caroline Nord USA pesticides maladie tabac vert Benedict Evans human rights watch
Sofia (nom d'emprunt), 17 ans, employée dans une plantation de tabac en Caroline du Nord. Elle a commencé à travailler à l'âge de 13 ans. Elle raconte que sa mère a été la seule à lui apprendre comment se protéger dans les champs.
Benedict Evans / Human Rights Watch

La scène se passe en Caroline du Nord, à quatre ou cinq heures de route de Washington. Une jeune fille de 16 ans s’équipe pour partir travailler dans une plantation de tabac. Ses seules protections : un sac poubelle enfilé sur ses vêtements et des gants en tissu. C'est l'image choc choisie par l'ONG Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié en décembre, pour dénoncer les conditions de travail imposées par certains géants du tabac à leurs salariés... des mineurs âgés de 16 à 18 ans travaillant sur le sol américain.  

 

La "maladie du tabac vert"  

 

Ces adolescents racontent notamment les conséquences de la "maladie du tabac vert". Il s'agit d'un empoisonnement aigu à la nicotine au travers de la peau qui se traduit par des nausées et des maux de tête. "J’étais en train d'arracher des mauvaises herbes et je me suis senti faible, comme pris de vertiges", témoigne Eliceo, 16 ans, interrogé par HRW.

Autre danger : l'exposition directe aux pesticides utilisés pour traiter le tabac. Susana, 16 ans, raconte : "on était en train de travailler et il y avait un autre ouvrier sur un tracteur en train de pulvériser, vraiment très près de nous. Personne ne nous a demandé de nous éloigner".  

 

Un danger plus grand pour les mineurs  

 

Une menace reconnue du bout des lèvres par l'Etat américain. "Il se peut que les enfants et les adolescents soient plus sensibles aux expositions à des produits chimiques et risquent plus de souffrir de la 'maladie du tabac vert' (…) que les adultes", indique l'Agence de la sécurité et de la santé au travail (OSHA). Mais le droit du travail américain reste particulièrement peu protecteur. Il autorise en effet l'embauche dans les plantations de tabac de mineurs dès l'âge de 12 ans, voire sans limite d'âge s'il s'agit d'une activité familiale.  

Déjà pointée du doigt, notamment dans un précédent rapport de HRW, l'industrie du tabac a commencé d'elle-même à prendre des engagements. Il y a un an, les deux plus grands entreprises américaines du secteur, Altria (Philip Morris et Marlboro) et Reynolds (Camel ou Lucky Strike), ainsi que deux regroupements de producteurs locaux, ont promis d'interdire l'embauche de moins de 16 ans.  

 

L'industrie s'engage... jusqu'à 16 ans  

 

Un geste significatif... mais qui exclut les jeunes âgés de 16 à 18 ans. Rien n’indique aujourd’hui une évolution du secteur privé les concernant. L'industrie du tabac campe aujourd'hui sur ses positions. "R.J. Reynolds interdit le recours au travail des enfants. Les cultivateurs peuvent embaucher des travailleurs de 16 et 17 ans uniquement avec une autorisation parentale écrite et après avoir reçu une formation spécifique autour de la sécurité", persiste à déclarer par exemple le porte-parole de ce géant du tabac, Bryan D. Hatchell.  

 

La responsabilité des grands groupes face à leurs sous-traitants  

 

Pour Human Rights Watch, l'industrie du tabac doit prendre des mesures au plus vite pour protéger tous les mineurs jusqu'à 18 ans, "en leur interdisant toute tâche en lien direct avec le tabac", résume Margaret Wurth, auteure du rapport de HRW. Cette chargée de recherche pointe au passage la responsabilité des grands groupes face à leur chaîne de sous-traitance. "Nous conseillons de mettre en place un audit interne mais aussi externe (des cultivateurs, NDLR). Les auditeurs devraient par exemple pouvoir venir sur les exploitations sans être attendus et parler aux employés sans la présence des exploitants", liste-t-elle.  

La responsabilité de l'administration américaine dans ce dossier est également à souligner. En 2012, une première réforme au niveau du Ministère du travail avait échoué sous la pression de lobbys de l'agriculture. Et en juillet 2014, une proposition de loi  pour interdire tout travail en contact avec le tabac aux moins de 18 ans a été présentée au Congrès... Mais elle n'a jamais été soumise au vote depuis, laissant les Etats-Unis en dehors de toutes les conventions internationales sur le travail des enfants.        

Fannie Rascle, correspondante à Washington
© 2022 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

Nestlé soutient-il le travail forcé en Thaïlande ?

Un cabinet d’avocats américain a annoncé avoir lancé le 28 août une plainte en nom collectif (class action) devant un tribunal américain contre Nestlé. Son objet ? Soutien délibéré au travail forcé dans les pêcheries thaïlandaises. Une accusation grave, réfutée par le groupe suisse mais...

Exposition chimique des salariés : Technicolor condamnée, Samsung s'excuse publiquement

La délocalisation de l’industrie électronique dans les pays asiatiques pose de nombreux problèmes environnementaux et sociaux. Deux affaires ont récemment remis en cause le droit des industriels à utiliser des produits hautement toxiques. Technicolor (ex-Thomson) a ainsi été condamnée par...

Perturbateurs endocriniens : comment "faire dérailler une décision publique"

Intoxication, l'enquête de la journaliste Stéphane Horel, montre comment le lobby de l’industrie chimique a bloqué toute réglementation européenne des perturbateurs endocriniens, malgré le large consensus qui prévaut dans la communauté scientifique sur leur danger pour la santé publique....

Produire du textile en France et dans le respect du climat, c'est rentable !

TDV Industries fabrique des vêtements professionnels depuis 150 ans. Il y a 15 ans, cette entreprise familiale a massivement investi dans son appareil de production, localisé en France, et dans le respect de l'environnement. Une stratégie gagnante puisque, dans un contexte textile sinistré...

Pesticides : la France veut réduire sa consommation de 50 % d’ici… 2025

En 2013, la consommation de pesticides a augmenté de 9,2 %. Un chiffre qui démontre l’inefficacité du premier plan Écophyto. Issu du Grenelle de l’environnement, il visait à réduire de moitié la consommation de produits phytosanitaires d’ici à 2018. Un objectif repoussé vendredi 30 janvier...

Bhopal, 30 ans plus tard : dans l'usine abandonnée, le danger est partout

Plus de 2 000 substances toxiques sont encore entreposées sur le site de l’ancienne usine d’Union Carbide qui avait explosé il y a 30 ans à Bhopal, en Inde. Ni l’entreprise américaine ni le gouvernement indien n’ont jamais rien décontaminé depuis la catastrophe. Les déchets non traités,...

Maladies chroniques environnementales : quelle prise de conscience du gouvernement?

En ouverture de la conférence environnementale, François Hollande a annoncé un "siècle de l’hygiène chimique". Autrement dit, réduire l’exposition des citoyens aux substances chimiques pour endiguer l’épidémie de maladies chroniques. Si aucune mesure emblématique n’est sortie de la table...

SOCIAL

Conditions de travail

Santé et sécurité au travail sont deux dimensions importantes de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). Dans les usines du monde, les conditions de travail sont souvent très difficiles. Les consommateurs prennent progressivement conscience du coût humain auquel sont obtenus les produits qu’ils achètent.

Grande demission istock

La Grande démission aux États-Unis, symbole d'un nouveau rapport au travail

Plus de 4,5 millions d'Américains ont quitté leur travail au mois de novembre, un record. Ce phénomène, baptisé The Great Resignation, qui s'exerce depuis la pandémie, est devenu viral sur les réseaux sociaux. Il exprime à la fois le ras-le-bol et la quête de sens de millions de travailleurs. Si en...

Teletravail pixabay

Télétravail obligatoire : les entreprises récalcitrantes seront sanctionnées

Le gouvernement serre la vis pour faire respecter les trois jours de télétravail minimum obligatoire. En plus d'une mise à jour du protocole sanitaire, la ministre du Travail Elisabeth Borne souhaite proposer un amendement au projet de loi sur le passe vaccinal. Une amende de 2000 euros par employé...

Teletravail pixabay 01

Face à Omicron, le retour au télétravail obligatoire

Trois jours de télétravail obligatoire minimum. C'est la mesure phare du Premier ministre Jean Castex pour freiner la propagation du variant Omicron. Une décision, applicable pendant trois semaines à partir du 3 janvier, qui pourrait se heurter à la réticence des entreprises puisque non inscrite...

Pass sanitaire stopcovid Riccardo Milani Hans Lucas Hans Lucas via AFP 01

Covid-19 : Le gouvernement planche sur l’obligation du pass sanitaire en entreprise

Le gouvernement veut serrer la vis sur la pandémie de Covid-19. Alors que la rapide propagation du variant Omicron met sous tension les hôpitaux, la ministre du Travail Élisabeth Borne a consulté les partenaires sociaux et le patronat sur la possibilité d'imposer un pass sanitaire en entreprise. Une...