Publié le 20 octobre 2009

SOCIAL

Côte d'Ivoire : le défi du cacao

Premier producteur mondial de cacao, la Côte d'Ivoire doit désormais résoudre de multiples problèmes pour conserver cette place : travail des enfants, dégradation de l'environnement et de la qualité des fèves, trop faible rémunération des producteurs... Mais, pour faire face, les actions entreprises semblent bien insuffisantes.

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© istock

Quand le cacao alimente la corruption

S'il ne va pas aux cultivateurs, l'argent du cacao a trouvé preneur au sein du gouvernement : dans un rapport de 2007, l'ONG Global Witness affirme que celui-ci a détourné près de 40 milliards d'euros pour financer l'effort de guerre et qu'autant a été versé à la partie adverse...Depuis, 23 personnalités de l'administration ont été arrêtées mais leur jugement se révèle plus que difficile et des acteurs clés ont échappé à l'inculpation. Selon le directeur de la Global Witnesss Patrick Alley, « le gouvernement ivoirien ne peut pas tout accomplir tout seul. Les compagnies exportatrices de cacao ont aussi la responsabilité d'assurer que leurs pratiques sont transparentes. »

Chaque année, la Côte d'Ivoire produit 1,2 million de tonnes de cacao, soit 40 % du marché mondial. La fève est précieuse pour le pays : comptant pour 10 % du PIB et plus du tiers des exportations, elle fait vivre près de 7 millions de personnes. Pourtant, la filière est malade et son avenir semble incertain. Les maux sont connus depuis longtemps : pauvreté, corruption, dégradation de l'environnement et travail des enfants. Une spirale infernale.

« Aujourd'hui la Côte d'Ivoire peine à répondre à la demande, à la fois quantitativement et qualitativement », affirme Mélanie Bayo, ingénieur agronome et formatrice des coopératives candidates à la certification Rainforest Alliance dans le pays. Au cœur du problème ; la très faible rémunération des producteurs qui, assujettis à de multiples taxes (gouvernementales mais aussi informelles), ne touchent que 40 % environ du prix du cacao. Avec des plantations de très petites surfaces et dont le rendement est en baisse constante, le revenu moyen d'un producteur de cacao ivoirien ne dépasse pas les 1600 euros brut annuels...

Dégradation, esclavage et corruption

« Les vergers vieillissent, les sols sont appauvris, les maladies et ravageurs pullulent, et les producteurs ne sont pas formés... », énumère Mélanie Bayo. Résultat : 70% de la production est assurée par 30 % seulement des pieds de cacao et la qualité des fèves se détériore. Chaque année, le gouvernement estime que ce problème fait perdre près de 230 millions au secteur. Si rien n'est fait, c'est aussi l'environnement qui continuera d'en porter les séquelles ; aujourd'hui la biodiversité est menacée et la déforestation continue de gagner du terrain. Car pour augmenter leur surface de production, les cultivateurs de cacao ont traversé le pays d'est en ouest, sacrifiant près de 14 millions d'hectares de forêts.

Pour certains, la situation devient si critique qu'ils se détournent vers d'autres cultures, comme l'hévéa qui assure pour le moment de meilleurs revenus. Mais pour d'autres, c'est le recours au travail forcé et notamment celui des enfants qui prime. Selon la Déclaration de Berne, 250 000 garçons et filles travailleraient ainsi dans les plantations du Ghana et de la Côte d'Ivoire (voir article lié).

La nécessité d'une certification

Alors que « certains signes peuvent faire craindre un début de fin du cycle cacaoyen », selon François Ruf, économiste du Cirad spécialiste du Cacao, « la pression des multinationales a fait prendre conscience au gouvernement du danger qu'il courre » à laisser la filière se déliter. Si la question des quantités produites est centrale, l'Etat ivoirien commence aussi à prendre en compte les questions de qualité et d'éthique. Sur son site consacré au « Système de suivi du travail des enfants », il explique ainsi que les attentes et menaces des Américains et Européens (qui comptent pour 2/3 des exportations) demandent un changement de cap : « la quasi-totalité du marché d'exportation de Côte d'Ivoire est conditionnée par le traitement adéquat de la question du travail des enfants ».

Depuis juillet 2008, le gouvernement, avec l'aide de l'industrie (International Cocoa Initiative), aurait ainsi mis en place une « certification » sur 50% de la zone de production de cacao, peut-on lire sur le site. Faux, rétorque la déclaration de Berne : « il ne s'agit pas d'une certification mais d'un simple recueil d'information récoltées auprès des producteurs », affirme AndreaHüsser, responsable de la campagne chocolat de l'ONG.
Mais d'autres organismes certificateurs commencent à s'implanter en Côte d'Ivoire pour promouvoir un cacao plus responsable et durable.

Depuis 2005, Rainforest Alliance, qui s'est associée entre autres avec Kraft Food (Côte d'or, Milka,...), travaille avec près de 3000 planteurs regroupés en 8 coopératives pour leur donner une formation à une agriculture plus durable, les sensibiliser au travail des enfants et certifier que leur production respecte bien toute une série de critères économiques, environnementaux et sociaux. Mais l'initiative ne satisfait pas tout le monde : « Rainforest est très généreuse envers les multinationales, nuance Andrea Hüsser. Il n'existe pas de prix minimum pour les producteurs et les industriels peuvent apposer la certification Rainforest pour seulement 30 % du produit issu de ces plantations »

Une démarche encore marginale


C'est effectivement ce que fait Kraft pour sa gamme dégustation Côte d'Or. Mais pour Pascal Tanchoux, directeur de la communication du groupe pour la France et le Bénélux, cela a tout de même le mérite de concerner des centaines de millions de tablettes, soit environ 3500 tonnes de cacao, pour lequel Kraft paie une prime aux producteurs certifiés qui peut aller jusqu'à 10% du prix total. Seulement, ces primes ne suffisent pas toujours à payer les démarches nécessaires à la certification... « C'est pourquoi nous travaillons aussi beaucoup sur l'amélioration de leur productivité », explique Mélanie Bayo qui avoue que « le processus n'est est qu'à ses débuts dans le pays » : seules 4500 tonnes sont certifiées Rainforest Alliance, soit 0,37 % de la production totale.

Côté équitable, Max Havelaar est lui aussi encore peu présent dans le pays. Le label certificateur ne travaille qu'avec 7 coopératives, ce qui représente 18% de sa production mondiale. « Il existe des raisons historiques à cette faible implantation, mais aussi, c'est vrai, des raisons politiques. Le contexte est difficile ; les coopératives sont très peu organisées, peu démocratiques et la filière est corrompue », explique Nicolas Gauthy, de Max Havelaar. Mais la signature de partenariats avec de grandes marques comme Cadbury, qui se fournirait entre autres au Ghana et en Côte d'Ivoire, pourrait peut-être permettre de développer le secteur. Quant au bio, la Côte d'Ivoire ne compte qu'une seule coopérative sur le créneau et elle ne fournit que 125 tonnes par an...

Si le chocolat plus responsable séduit de plus en plus les consommateurs et que l'industrie multiplie les déclarations ou les projets en ce sens -comme Nestlé qui a annoncé offrir 1 million d'arbres aux paysans de Côte d'Ivoire- il faut rester prudent sur l'impact réel de ces initiatives. Aujourd'hui, elles sont encore très marginales et les tablettes de chocolat équitables ne représentent que 2% des rayons français...

Béatrice Héraud
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