Publié le 18 octobre 2011

SOCIAL

Cambodge : le nouvel enfer ouvrier

Dans la banlieue de Phnom Penh, Chom Chau est une véritable ville-usine sur le modèle de ce que l'on trouve dans le Sud de la Chine. 300 000 ouvrières y travaillent pour les plus grandes marques occidentales de vêtements. Au mépris souvent des règles élémentaires de sécurité.

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Plus de deux cents ouvrières qui s'évanouissent en même temps. C'est ce qui s'est passé en juin dernier dans l'usine King Fashion au Cambodge. Prises de vomissements, beaucoup d'entre elles ont du être hospitalisées. Le responsable de l'usine a parlé « d'hypoglycémie » quand les syndicats ouvriers mettaient en cause l'utilisation de produits chimiques dangereux. Quelques mois plus tôt, 800 ouvrières qui travaillaient pour un sous-traitant de Puma s'étaient déjà évanouies. Là encore, aucune enquête sérieuse n'a été menée.

Pour le ministère cambodgien du travail, il n'y a pas lieu de s'inquiéter

« La plupart des usines textiles au Cambodge ont signé un traité avec l'OIT, pour contrôler les conditions de travail dans ces usines de Chom Chau, explique Som Aun, fonctionnaire au ministère cambodgien du Travail. Le dernier rapport n'a révélé aucune irrégularité ». Ce n'est pas l'avis des ouvrières que nous avons rencontré. Loin des regards et des contremaîtres, elles racontent des conditions de travail déplorables dans cette ville-atelier. « Les horaires ne sont pas fixes, nous raconte l'une d'elle qui préfère ne pas donner son nom. Ca dépend des commandes et on n'a pas le choix. Moi je couds en moyenne 300 chemises par jour. Mais ça peut monter jusqu'à 500 parfois. Le soir je suis épuisée et j'ai faim. On n'est pas bien ici, mais on n'a pas le choix. Il n'y a pas de travail au Cambodge ».L'usine ou la rue, c'est en effet le seul choix pour ces centaines de milliers d'ouvrières. Sans éducation. Sans argent. Elles payent le prix fort des années de dictature Khmer Rouge, de la guerre civile et du népotisme du gouvernement actuel dirigé par le Premier ministre Hun Sen. 40% de la population vit avec moins de 1 dollar par jour.

Les secteurs du sexe et du textile puisent dans le même réservoir de main d'œuvre: des jeunes femmes sans éducation, venues des campagnes pauvres, et qui envoient une partie de leurs gains à leur famille pour les aider. La quasi-totalité des 350 000 travailleurs du textile du pays sont des femmes. Les estimations du nombre de travailleuses de l'industrie du sexe varient elles entre 20 000 et 100 000 personnes.

Quatre fois moins cher qu'en Chine

Mais depuis la crise économique de 2008 et 2009, et avec les nouvelles turpitudes sur les marchés internationaux cette année, de nombreuses usines ont fermé leurs portes au Cambodge. Pour les autres, les 300 000 ouvrières de Chom Chau, les temps sont durs et la pression permanente. « On nous explique sans cesse qu'il faut travailler plus, être flexible pour répondre à la demande. On doit tout accepter sous peine d'être renvoyée », confie l'une d'elle. Plus flexible encore qu'une législation où le salaire minimum légal ne dépasse pas les 50 euros par mois et le temps de travail hebdomadaire est de 60 heures. Pour les sous-traitants des grandes marques occidentales, Gap, H&M, Puma ou encore Adidas, le Cambodge est un eldorado de la sous-traitance. Ici on coud pour tout le monde et pour quatre fois moins cher qu'en Chine. Aujourd'hui il n'y a guère que le Bengladesh pour proposer un salaire horaire encore plus bas.

Les usines de textile ont commencé à se multiplier à Phnom Penh au milieu des années 1990, après la signature par le Cambodge d'un accord commercial bilatéral avec les États-Unis lui donnant un accès privilégié au marché américain. Le gouvernement a mis depuis les bouchées doubles et fait de l'industrie textile une priorité. Avec le bois et le tourisme, le textile est en effet la seule richesse du Cambodge. Les vêtements représentent 90 % des exportations totales du pays. Mais la production a chuté de près de 20 % en valeur en 2009.

Un des pays les moins productifs au monde

« C'est un secteur extrêmement concurrentiel, explique Kumar Gupta, un conseiller de l'ONU chargé du développement industriel au Cambodge. Le Cambodge est l'un des pays les moins productifs au monde car le niveau d'éducation y est très faible. Même si les salaires sont bas, la concurrence est importante et il ne faut pas que le Cambodge se laisse entraîner par un dumping social et sacrifie les conditions de travail et la protection de l'environnement pour proposer des prix toujours plus bas ». Les dérapages de ce derniers mois dans les usines de Chom Chau sont encore dans toutes les mémoires et les experts onusiens ont du mal à contrôler les milliers d'ateliers qui pullulent ici.

Mais le textile est aussi une manne pour ce pays. Il rapporte deux milliards d'euros par an et des syndicats d'ouvriers textile s'organisent. Ils sont plus de 300 aujourd'hui dans le pays et ce sont les seuls à véritablement pouvoir peser sur le cours des choses. L'an dernier, des dizaines de milliers d'ouvrières se sont ainsi mises en grève pour obtenir des augmentations de salaire. Du jamais vu au Cambodge. « C'était un moment essentiel de notre lutte, se souvient Kong Athit, secrétaire général de la Confédération cambodgienne du travail. Près de 200 000 ouvriers ont cessé le travail dans 90 usines. Nous n'avons pas obtenu satisfaction parce que le gouvernement a envoyé la police anti-émeutes et des grévistes ont été blessés. Mais les médias du monde entier ont pu suivre notre combat ». Aujourd'hui une nouvelle crise économique menace et dans les ateliers de Chom Chau on s'inquiète d'une baisse des commandes et d'une nouvelle pression sur les salaires et les conditions de travail. Le rêve d'un Cambodge à nouveau sur les rails reste fragile.

Stéphane Pambrun, envoyé spécial à Phnom Penh (Cambodge)
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