Publié le 05 avril 2007

SOCIAL

Areva accusé de mettre en danger salariés et riverains, au Niger et au Gabon

L'association Sherpa, en collaboration avec Médecins du Monde, la CRIIRAD et les employés d'Areva au Gabon et au Niger, ont rendu public les résultats de leur enquête conduite dans les mines d'uranium du groupe. Dans ces deux pays, ils accusent les dirigeants d'Areva d'avoir négligé les conséquences sanitaires et environnementales de leurs activités. Une plainte pour mise en danger d'autrui, homicides involontaires et faute inexcusable pourrait être déposée contre l'industriel.

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Mounana, Gabon

Au Niger comme au Gabon, le bilan humain et environnemental des mines d'uranium exploitées par Areva est très sévère, selon les conclusions de la mission effectuée sur place par Sherpa, Médecins du Monde et la CRII-RAD. " Dans les deux cas, Areva cultive la même opacité ", souligne d'emblée Jean-Pierre Getti, président de Cour d'assises à Paris et vice-président de Sherpa. Le manque d'information a conduit les trois associations à se rendre dans les deux pays, où elles ont pu évaluer la situation. Tout d'abord, les tests effectués par la CRIIRAD sur la radioactivité au Niger et au Gabon révèlent des taux d'exposition des employés 40 fois supérieurs aux normes fixées par l'OMS. Par ailleurs, l'enquête révèle que la protection des travailleurs n'était pas correctement assurée. " Ils étaient exposés à des poussières radiotoxiques sans port de masque ni équipement de sécurité ", explique Jean-Pierre Getti. Aucune information ni formation n'était délivrée". "Ils n'étaient même pas informés des risques qu'ils encourraient ", confirme Almoustapha Alhacen, président de l'association AGHIR N' MAN (association nigérienne de protection de l'environnement). Autre point noir de cette enquête, l'absence de surveillance médicale des employés de la mine, et des sous-traitants, qui n'ont jamais pu bénéficier des traitements adaptés. " Areva a certes ouvert un hôpital, mais ses services étaient un trompe l'œil. Ils n'avaient ni les compétences ni les moyens pour traiter les pathologies dues à l'exposition à l'uranium ", observe Michel Brugière, directeur général de Médecins du Monde. Conséquence : la reconnaissance comme maladie professionnelle de nombreux cancers n'a jamais été effectuée. Et il y a pire. Selon le témoignage apporté par Jacqueline Gaudet, présidente de Mounana (association des anciens travailleurs expatriés du site de Mounana au Gabon), les expatriés venus travailler pour Areva dépendent de la caisse de sécurité sociale gabonaise et n'ont aucun droit en France s'agissant des maladies professionnelles. " J'ai perdu plusieurs membres de ma famille qui ont développé des cancers pulmonaires. Ils n'ont jamais été reconnus et Areva reste muette malgré mes requêtes " explique Jacqueline Gaudet. Il est facile pour Areva de dire qu'il n'y a pas de maladies professionnelles puisqu'on ne parvient pas à les faire reconnaître. Mais c'est Areva qui nous a envoyé au Gabon et c'est à la France de reconnaître ces maladies, non à l'état gabonais ". Enfin, depuis que la mine a fermé, l'hôpital construit par Areva fait désormais payer les frais médicaux de ses anciens employés contaminés, alors que ce type de maladies ne se déclare souvent que plusieurs années après la contamination. Les ONG reprochent également à Areva de rester muette sur la contamination de l'eau au Niger, qui continue aujourd'hui à être distribuée à la population, malgré les résultats alarmants des tests de la CRIIRAD. De même, Almoustapha Alhacen rapporte qu'au Niger, " Areva n'a toujours pas pris les mesures de sécurité et de protection nécessaires dans la mine d'Arlitt ". De son côté, Areva fait valoir que ses sites bénéficient de la certification environnementale ISO 14 001. Mais pour la CRIIRAD, les certifications ISO 14 001 " cachent une réalité qui est loin de correspondre à des pratiques réellement respectueuses de l'environnement et de la santé des salariés et des populations. "

Dépôt d'une plainte?

A ces risques de contamination internes s'ajoutent également des risques externes pesant sur la population locale, à travers le stockage non sécurisé des déchets, et surtout, le déversement de plus de 2 millions de tonnes de résidus radioactifs dans une rivière entre 1961 et 1975. Enfin, certains bâtiments publics (écoles, hôpital...) ont été construits à Mounana avec des matériaux radioactifs. Ils ont du être détruits par la suite. " Au Niger les problèmes sanitaires et environnementaux sont identiques", explique Jean-Pierre Getti. L'entreprise avait connaissance de ces risques mais ne les a jamais évalués. Elle a même maintenu volontairement les employés et la population dans l'ignorance. Sa responsabilité est donc engagée, au pénal pour mise en danger d'autrui, et au civil pour faute inexcusable ".
Pour William Bourdon, président de Sherpa, " tous les éléments sont aujourd'hui réunis pour le dépôt d'une plainte. Nous prenons acte de la création d'un observatoire de la santé annoncé par Areva autour de ses sites miniers, mais cette initiative reste insuffisante. Cet observatoire devra être indépendant et nous communiquer ses résultats. Nous demandons également que le groupe prenne en charge les soins médicaux et indemnise les familles des employés décédés. Un fond d'indemnisation doit être crée ".
Le groupe Areva a réagi, à la conférence de presse organisée par Sherpa, en rappelant " les mesures prises en matière de suivi médical et sanitaire dans les pays où le groupe opère des sites miniers. Les actions récentes menées en faveur de la création d'un observatoire de la santé témoignent de l'engagement d'AREVA dans ce domaine "indique le groupe. " Pour répondre aux attentes des populations et des parties prenantes, le groupe souhaite étendre cette veille sanitaire à l'ensemble des mines qu'il opère dans le monde, notamment au Niger, au Canada et au Kazakhstan. Le communiqué ajoute : AREVA propose dans chacun de ces pays la création d'un observatoire sous l'égide des autorités nationales, avec la participation d'organismes scientifiques et d'ONG. Cet observatoire inclura notamment un suivi médical des anciens collaborateurs du groupe".

Conscientes qu'elles s'attaquent à un " fleuron de l'industrie française " qui pèse en outre très lourd dans le PNB gabonais, les ONG veulent prendre la responsabilité sociale affichée par le groupe au pied de la lettre. " C'est un levier pour avoir un dialogue avec Areva " espère William Bourdon.

Véronique Smée
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