Publié le 19 novembre 2014

SOCIAL

Amazon et le dialogue social allemand : un choc culturel

Au-delà des revendications sur les salaires et les conditions de travail, le conflit entre le Goliath de la vente en ligne et le puissant syndicat Verdi révèle tout le fossé culturel qui les sépare. D’un côté, un groupe américain à la politique sociale ultralibérale, de l’autre, les partisans d’une culture d’entreprise à l’allemande fondée sur le principe d’égalité des droits entre capital et travail. 

En Allemagne, manifestation des employées d'Amazon sur le site de Bad Hersfeld. Sur la pancarte, on peut lire "Jeff Bezos. Nous sommes Verdi. Appelles nous. Stop la pression et les contrats courts".
© Uwe Zucchi / ¨DPA / AFP

Avec 14,2% de son chiffre d’affaires, l’Allemagne est le deuxième marché au monde d’Amazon, derrière les Etats-Unis. Ironie du sort ? L’Allemagne est aussi le pays où la participation des salariés à la vie de l’entreprise y est beaucoup plus importante qu’ailleurs. Mechthild Middeke, secrétaire syndicale chez Verdi, vient d’être élue au conseil de surveillance du groupe à Bad Hersfeld. Sa nomination fait suite à une décision de justice qui a contraint Amazon à appliquer ce modèle de gouvernance allemand. Elle explique: "La gouvernance à l’allemande repose sur deux piliers, les conventions collectives (Tarifvertrag) et la cogestion (Mitbestimmung). Amazon refusait jusqu’à présent d’appliquer le principe de cogestion (qui associe étroitement les syndicats aux décisions prises dans les entreprises, NDLR), mais la justice allemande l’a contraint à le faire. Ce que nous demandons maintenant, c’est qu’Amazon signe la convention collective qui encadre la politique salariale et détermine les conditions de travail."

 

Des inégalités d’un site à l’autre

 

Les salariés en grève sur le site de Bad Hersfeld – qui emploie 3700 personnes, dont 2100 CDD – réclament l’alignement de leur salaire sur celui en vigueur dans le secteur de la distribution, ainsi que de meilleures conditions de travail. La réponse d’Amazon ? "Nous sommes avant tout une entreprise de logistique. Par conséquent, nous ne voyons pas l’intérêt de signer une convention collective valable dans le secteur de la distribution", répond Anette Nachbar, porte-parole du groupe américain. Elle insiste également sur les "éléments flexibles" que verse Amazon à ses salariés: primes, prises de participation, ainsi que les cotisations à la caisse de retraite et à la sécurité sociale.

 

"Toutes les entreprises doivent selon la loi cotiser aux caisses de retraite et à la sécurité sociale, rétorque Mechthild Middeke. En ce qui concerne les actions, les salariés sont obligés d’ouvrir un compte dans un établissement américain, en loccurrence Charles Schwab. Ces actions sont soumises à l’impôt sur le revenu aux Etats-Unis. Et comment font-ils pour les payer ? Ils vendent leurs actions... »

 

Pour la syndicaliste, Amazon ne réagit que sous la contrainte, avec pour résultat des concessions variables d’un site à l’autre: un salarié de Bad Hersfeld gagnera plus que son collègue de Leipzig, pour le même travail. Par ailleurs, "oui, il y a eu des primes de Noël. Mais elles ne sont pas reconductibles". Contraindre Amazon à signer la convention collective du secteur de la distribution signifierait l’application de la même grille salariale sur tous les sites, des primes non plus attribuées sporadiquement, mais selon des barèmes définis à l’avance et valables pour tous les salariés, ainsi que le paiement de suppléments bien plus généreux (jusqu’à 120% pour le travail dominical contre 75% actuellement payé par Amazon).

 

Partenariat social contre autoritarisme industriel

 

Mechthild Middeke explique que la multinationale américaine utilise une technique de management directement inspirée de l’industrie automobile japonaise, les "5 S" (Les 5 "S" sont traduits en français par l’acronyme ORDRE: Ordonner, Ranger, Dépoussiérer ou Découvrir des anomalies, Rendre évident, Etre rigoureux), décriée pour son autoritarisme. Autrement dit, un modèle aux antipodes des pratiques allemandes qui privilégient dialogue, négociations et participation active des salariés dans les prises de décision de l’entreprise. Chez Amazon, on s’en défend. "Nous cultivons une communication ouverte au sein de notre entreprise et nos managers privilégient les discussions d’égal à égal. Quand un problème est identifié, nous en discutons ensemble pour trouver une solution", fait savoir Anette Nachbar. Et d’ajouter: "La très grande majorité des salariés coopèrent avec nous et les délégués du personnel élus sur les neuf sites du groupe. Ces derniers échangent étroitement avec le management. Tout ce qui préoccupe les salariés est discuté avec eux." 

Mais la politique d’ouverture telle qu’elle vient d’être décrite semble avoir ses limites. Les demandes de visite des sites Amazon sont restées lettre morte. Et deux mois après sa nomination au conseil de surveillance, Mechthild Middeke n’a encore reçu aucune invitation de la part de la direction pour le prochain conseil de surveillance du groupe.

Claire Stam
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