Publié le 17 novembre 2014

Cartouche supply chain

SOCIAL

Amazon : en Allemagne, derrière la success story, la dure réalité des entrepôts

"Hands", c’est ainsi qu’Amazon nomme ses salariés : "les mains". Invisibles derrière l’écran lisse de nos ordinateurs, ces "petites mains" contribuent pleinement à faire de la plateforme Internet le numéro un mondial de la vente en ligne. Pour Christian Krähling, salarié sur le site de Bad Hersfeld, le plus grand et le plus ancien des neuf centres qu’Amazon opère en Allemagne, les conditions de travail sont misérables. C’est pour les dénoncer qu’il participe au mouvement de grève lancé par le syndicat Verdi. Rencontre.  

Amazon entrepôt Bad hersfeld UWE ZUCCHI DPA AFP
L'un des entrepôts d'Amazon sur le site de Bad Hersfeld
Uwe Zucchi DPA / AFP

"Franchement, on a l’impression d’être des robots. Le travail est monotone et éreintant. Nos managers nous mettent constamment sous pression. Leurs systèmes informatiques leur indiquent à la seconde près tous nos faits et gestes. Même lorsque nous sommes aux toilettes, raconte Christian Krähling. Et tout ça pour des salaires minimes." En quelques mots, ce solide gaillard de 37 ans, drapeau du syndicat Verdi dans les mains, a tôt fait de résumer les revendications des quelque 600 salariés (chiffre Verdi) en grève ce jour-là sur le site d’Amazon à Bad Hersfeld (Land de Hesse).

 

Quatre fois plus d’arrêts maladie que la moyenne nationale

 

Planté devant les fenêtres de la direction du site, se sachant observé par les managers, il ne se laisse pas pour autant intimider. Et n’hésite pas à se faire le porte-parole des grévistes n’osant pas s’exprimer devant la presse. Il poursuit: "On paie notre travail avec notre santé. Dans l’entrepôt FRA-1(1), il n’y a pas de fenêtre. Avant que la direction n’installe des climatiseurs, il y faisait 40°C l’été, les gens s’évanouissaient." Birgit Reich, déléguée syndicale chez Verdi, rapporte elle aussi de nombreux cas d’évanouissement sur les sites du groupe. Elle précise que le taux d’arrêts maladie se situe chez Amazon entre 15 et 19% . Un record ! La moyenne nationale oscille entre 4 et 6% (chiffres valables pour la branche du commerce)...

 

Christian prend l’exemple des "pickers", ceux qui collectent les objets commandés en parcourant les kilomètres de rayonnages. Ils sont équipés d’un scanner qui leur indique le produit à aller chercher et le nombre de secondes qui leur est imparti. "Le scanner fait bip en permanence, c’est un compte à rebours perpétuel. Ils parcourent entre 15 et 30 km par jour", rapporte-t-il. Le site de Bad Hersfeld comprend deux entrepôts: FRA-1 fait 42000 m2, soit sept terrains de football. Le deuxième, FRA-3, occupe, lui... 110000 m2, soit 17 terrains de football. Que se passe-t-il lorsque le picker dépasse le nombre de secondes imparti ? Remontrance ou "feedback" dans le jargon d’Amazon. Mais gare à ne pas en amasser trop.

 

"Nous ne sommes pas seulement des mains, mais des personnes"

 

Ce que raconte Christian n’est pas une originalité de Bad Hersfeld. "Tout est standardisé chez Amazon. C’est la même chose ailleurs en Europe." Le 5 décembre 2013, la BBC diffusait un documentaire tourné en secret sur le site du groupe au Pays de Galles. "Je n’ai jamais vu un travail pareil, susurre le journaliste dans la caméra cachée. La pression est juste incroyable." En France, le journaliste Jean-Baptiste Malet les décrit dans son ouvrage "En Amazonie(2). L’universitaire Simon Head, membre du Rothermere American Institute à l’université d’Oxford, décrypte et dénonce dans un article au vitriol le management des salariés qu’il décrit comme le plus oppressif qu’il ait jamais vu.

Ce qui revient comme un leitmotiv: ces conditions de travail qui font scandale en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne ont été conçues dans l’optique d’un rendement maximal. Aucune place n’est faite à l’humain. Tout est standardisé, informatisé. Et plus que les revendications salariales, ce qui touche au vif Christian et ses collègues, c’est le manque de reconnaissance face au travail fourni. "En faisant grève, ce n’est pas la lutte des classes que l’on cherche, mais le respect envers les gens qui travaillent chez Amazon. Et ça commence par des conditions de travail décentes et une rémunération correcte. Parce que nous ne sommes pas seulement des mains, mais des personnes."

(1) L’acronyme renvoie à l’aéroport le plus proche, en l’occurrence celui de Francfort.

(2) "En Amazonie", Fayard, 2013. Voir également l’article paru dans "Le Monde Diplomatique"

 

 

Claire Stam
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