Publié le 24 mars 2020

POLITIQUE

Le Coronavirus mine le modèle européen de marché unique

L’Union européenne est un grand marché de libre concurrence au sein duquel les États ont conservé leurs prérogatives régaliennes ce qui facilite une concurrence fiscale effrénée entre eux. Face à la nécessité de bâtir de nouvelles solidarités sur les services publics à commencer par celui de la santé, le cadre actuel semble impuissant pour proposer des stratégies budgétaires et sanitaires communes contre la pandémie de coronavirus Covid-19. Tout l’enjeu du sommet européen des 26 et 27 mars est de prouver que c’est possible en cas de "guerre sanitaire".

Ursula Von den Leyen Coronavirus Europe JohnThys AFP
Ursula Von der Leyen a reconnu que l'Union européenne a tardé à prendre la juste mesure de la crise du coronavirus.
@JphnThys/AFP

Face à une crise majeure, l’Union européenne s’effrite. À l’heure où le continent est devenu l’épicentre de la pandémie de Covid-19, les réponses des pays membres s’individualisent, des frontières s’érigent au cœur de l’espace Schengen, et les politiques communes s’évanouissent. Face au drame sanitaire de 2020, l’Europe reproduit son schéma délétère appliqué en 2015 lors de la crise migratoire, en 2013 lors de la crise de la dette grecque ou encore en 2008 lors de la crise financière.

Le défi que devront relever les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept, lors du Sommet des 26 et 27 mars prochain, le premier en visioconférence, est de prouver qu’il existe une voie européenne de gestion de crise. De l’aveu même de la Présidente de la Commission, Ursula Von der Leyen, l’Europe a pris un mauvais départ : "Je pense que nous tous, qui ne sommes pas experts, avons sous-estimé au départ le coronavirus". "Nous avons compris que toutes ces mesures, qui il y a encore deux ou trois semaines paraissaient drastiques et draconiennes, devaient être prises à présent", juge-t-elle.

Fin de la règle des 3 %

Pour les États, cela veut dire se résoudre à confiner leur population et arrêter l’économie dans toutes ces activités "non-essentielles". De son côté, la Commission a commencé par assouplir ses règles d’orthodoxie budgétaire. "Aujourd'hui, et c'est nouveau et n'a jamais été fait auparavant, nous déclenchons la clause dérogatoire générale", explique la dirigeante européenne dans une vidéo publiée sur Twitter.  "Cela signifie que les gouvernements nationaux peuvent injecter dans l'économie autant qu'ils en auront besoin", a-t-elle ajouté. Les États vont pouvoir soutenir leurs entreprises en difficulté, en particulier le secteur aéronautique comme Paris l’a déjà annoncé.  

La libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes, sans solidarité budgétaire et fiscale des États a favorisé l’optimisation fiscale agressive des entreprises, et asséché les finances publiques des États les moins-disant au niveau fiscal. Ce coût se voit aujourd’hui terriblement sur les hôpitaux et le personnel soignants. 

Lits d hopitaux pour 1000 habitants en UE @OCDE

Nombre de lits d'hôpitaux pour mille habitants par pays. Source : OCDE

Autre difficulté malgré sa taille, le budget de l’Europe ne représente que 1 % de la richesse des États membres et on a vu la difficulté à s’accorder sur l’utilisation de ce budget post départ des Britanniques. Ceci explique que, là où Bruxelles a mis sur la table 37 milliards d’euros pour aider l’économie, les États-Unis ont aligné 750 milliards de dollars.

Réponse financière à une crise économique

La seule marge de manœuvre européenne est en fait sa politique monétaire. Et la Banque centrale européenne (BCE) dirigée par Christine Lagarde a activé tous les leviers possibles avec un "programme d’achat d’urgence pandémique", ou Pandemic Emergency Purchase Program (PEPP), pour un montant de 750 milliards d’euros. Répondant ainsi comme en 2008 à une éventuelle crise de liquidité qui n’est en fait pas le sujet du moment puisque l’Europe traverse une crise d’activités globales. Réinjecter des liquidités sur les marchés ne suffit pas à enrayer leurs dérives et n’a aucun impact sur les conséquences sociales du désastre économique avec la mise à l’arrêt de si nombreuses entreprises, commerces…

Tout cela constitue un sérieux signal d’alarme pour le ministre français de l’économie et des finances, Bruno Le Maire. Se faisant la voix de la France auprès de l’Europe, il lance : "Si c’est le chacun pour soi, si on laisse tomber certains États, si on dit à l’Italie, par exemple, "débrouillez-vous tout seuls", l’Europe ne s’en relèvera pas. Si nous ne sommes pas capables de nous rassembler, c’est le projet politique européen qui sera emporté par cette crise".

Au menu du prochain sommet européen une première réponse de cette nature est à l’agenda : l’émission de "Corona bonds", des obligations communes garanties par tous les États de la zone euro pour aider à lutter contre l’épidémie. Tous les pays seraient unis, les plus riches garantissant une éventuelle défaillance des plus durement touchés comme l’Italie ou l’Espagne. La France y est favorable, mais les arbitres du projet sont les pays les plus rétifs au mécanisme de solidarité de cette nature, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas.

Ludovic Dupin @LudovicDupin et Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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