Publié le 16 janvier 2007

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Pragmatisme et efficacité : les collectifs s'imposent avec succès

Ils sont étudiants, jeunes diplômés ou salariés occupant des postes qualifiés et savent utiliser des moyens d'actions efficaces pour mobiliser l'opinion. Loin de l'idéologie des générations précédentes, les nouveaux collectifs de stagiaires, d'anti-pubs ou du droit au logement sont avant tout pragmatiques et privilégient l'action sur le discours. Avec succès.

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Tout commence sur Internet. La contestation actuelle est d'autant plus efficace qu'elle sait créer des réseaux en quelques semaines, voire quelques jours. Le mouvement Génération-Précaire est ainsi né d'un appel à la grève spontané et diffusé sur internet début septembre 2005, pour dénoncer l'abus des stages. Rapidement un réseau de stagiaires, -actuels, ex ou futurs- pourtant isolés, se crée. Manifestations, flashmobs devant des lieux symboliques, site internet documenté, relations presse... Le mouvement a utilisé tous les moyens de communication existants avec un certain professionnalisme. Et pour cause puisqu'ils sont juristes, commerciaux, graphistes, futurs « communicants », etc. En quelques semaines, Génération-Précaire a réussi à mettre sur la place publique une réalité que les médias avaient ignorée jusqu' alors, renvoyant dos à dos entreprises et pouvoirs publics sur cette « armée de réserve » de plusieurs centaines de milliers de stagiaires « qui n'ont aucun droit, pas même le droit à un salaire ». « Scientifiques, juristes, commerciaux, gestionnaires, nous travaillons dans tous les secteurs d'activité, dans le public comme dans le privé. Nous sommes pourtant isolés et aucun syndicat ne nous défend, ne nous comprend (....) Pourtant, nous n'aspirons qu'à une chose : avoir notre place dans la société », explique le collectif. De fait, les revendications d'aujourd'hui sont bien différentes de celles de la « génération 68 » et sont d'autant mieux accueillies par l'opinion qu'elles sont légitimes -avoir un emploi, un logement, être autonome, etc. Après le succès médiatique, Génération-Précaire a obtenu sa première victoire juridique en septembre 2006, le Tribunal de Grande Instance de Paris ayant reconnu les stages abusifs comme du « travail clandestin ». Un chef d'entreprise et sa société, qui utilisaient des stagiaires en lieu et place de salariés ont été condamnés à 6 mois de prison et 25 000 euros d'amende (5000 de dommages et intérêt pour chaque stagiaire plaignant).
Génération-Précaire a par la suite réuni étudiants, juristes, avocats et représentants syndicaux pour monter des dossiers de requalification de stages en emploi aux prud'hommes. Le collectif n'entend pas s'arrêter en si bon chemin et s'attaque désormais à la fonction publique, estimant que « 100 000 emplois équivalents temps plein y seraient encore camouflés en stage ». « Puisque les dispositions prises jusqu'alors sont cosmétiques, que la fonction publique ne s'estime pas concernée, Génération-Précaire continuera, devant les tribunaux, les prudhommes et via ses flashmobs à militer pour une vraie réforme des stages », ont prévenu les stagiaires.

Happening et action civique

Avoir un emploi, mais aussi un logement : le collectif Jeudi Noir sait lui aussi utiliser toutes les techniques de mobilisation, le côté festif en plus. En quelques semaines, leurs visites d'appartement surprise, transformées en fêtes spontanées pour dénoncer les loyers exorbitants pratiqués dans la capitale, ont su attirer l'attention des médias et de Jean-Louis Borloo... qui a promis l'application du droit de réquisition. Depuis, le collectif a pris de l'ampleur avec la création du « Ministère de la Crise du logement » et l'occupation d'un immeuble vide appartenant au groupe CIC, dans lequel il veut installer un lieu de débats, des permanences juridiques et un centre de documentation sur la question du logement. Plusieurs candidats à la présidentielle ont d'ores et déjà annoncé leur visite. L'inauguration, le 11 janvier, a réuni des centaines de personnes et des personnalités du monde associatif, du cinéma, de la musique, et même des clients du CIC, « en colère contre le gaspillage de leurs frais d'agence » qui menacent de « transférer leur Plan Epargne Logement ailleurs ». Là aussi, le collectif a pris une véritable posture de « partie prenante » avec laquelle il faut désormais compter, et nourrit ses communiqués d'analyses de Jean-Pierre Petit, directeur de la recherche économique à Exane BNP Paribas. Outre le droit au logement, Jeudi Noir ne manque pas de souligner les impacts économiques de la bulle immobilière au détriment de la compétitivité et de la consommation. « Ce phénomène de précarisation croissante et continue affectant les jeunes a des répercussions néfastes sur l'économie : le manque de pouvoir d'achat (...) pénalise la consommation et le marché », explique le collectif. Des arguments nouveaux dans la bouche des contestataires, et sans doute peu partagés par leurs aînés d'Attac, du DAL et d'Emmaüs venus les soutenir...

Adhésion de l'opinion publique

Pragmatisme, happening et action civique, c'est aussi le mot d'ordre des collectifs anti-pubs, mouvement qui a déjà plusieurs années d'existence mais qui ne faiblit pas, comme l'a récemment rappelé l'actualité des « déboulonneurs », en procès à Paris le 12 janvier pour le « barbouillage » d'affiches publicitaires. Initié par Yvan Gradis, l'action des déboulonneurs, consiste à inviter la population à des barbouillages collectifs d'affiches publicitaires, en informant publiquement du lieu et de l'heure de ses actions revendiquées comme non-violentes. Objectif : dénoncer la pollution visuelle, l'excès d'affichage et la privatisation de l'espace public par les annonceurs, mais surtout obtenir une loi encadrant les excès publicitaires. Quitte à être récupérés par les publicitaires eux-mêmes. On se souvient de la campagne pour Leclerc, reprenant l'esthétique des affiches de 68 avec le slogan « la hausse des prix oppresse votre pouvoir d'achat », preuve - à leur manière- que les professionnels ne sont pas restés indifférents et comptent désormais avec leurs détracteurs.

L'entreprise, la pub et l'immobilier ne sont pas les seuls acteurs visés. La sphère politique est elle aussi vivement interpellée, comme l'a montré la stratégie spectaculaire des Enfants de Don Quichotte. En peu de temps et avec peu de moyens (13 289 euros exactement), le mouvement lancé par l'acteur Augustin Legrand -et sa famille- a obtenu un succès inédit. Deux mois ont en effet suffi pour faire la Une du 20 heures et conduire le gouvernement à prendre des mesures sans précédent pour le logement des SDF. Une opération de communication que pourraient leur envier bien des agences d'événementiel et des spécialistes du charity business. Leur réussite doit en effet beaucoup à la rigueur de l'opération : entretien des lieux, organisation évitant les débordements et soutien de la population ont su convaincre l'opinion publique. Reste désormais à savoir si le succès médiatique sera traduit en actes politiques.

Véronique Smée
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