Publié le 30 juillet 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Les entreprises européennes mobilisées contre les sanctions économiques qui frappent la Russie

La Russie se trouve plus que jamais dans le viseur des Etats-Unis et de l’Union européenne. Le crash d’un avion de ligne le 17 juillet en Ukraine, attribué au tir d’un missile dans la zone de combats entre l’armée régulière et les milices séparatistes pro-russes, a provoqué une crise internationale. Les nouvelles sanctions adoptées par Bruxelles et Washington provoquent la consternation des milieux d’affaires.

Relations économiques entre l'Union Européenne et la Russie
© AFP

La catastrophe de la Malaysia Airlines a ressoudé le camp occidental. Les 28 et 29 juillet, les Etats-Unis, la France, l’Italie, l’Angleterre et l’Allemagne se sont mis d’accord pour renforcer les sanctions économiques envers Moscou. Barack Obama tient clairement la Russie comme coupable de la tragédie qui a fait 298 victimes.

Vladimir Poutine est jugé responsable de ne pas avoir usé de son influence sur les rebelles ukrainiens pour résoudre le conflit. S’alignant sur Washington, l’Union européenne puis le Canada ont décidé d’adopter de nouvelles sanctions. Une initiative déplorée par les entreprises européennes, qui pratiquent un lobbying actif depuis le début de la crise.

Les représailles économiques américaines, devenues effectives juste avant la tragédie aérienne, touchent le secteur militaro-industriel, dont le constructeur du missile Buk, Almaz-Antey, mis en cause dans le crash du MH17 au-dessus de l’Ukraine, ou encore Kalachnikov. Sont également visés des producteurs de matières premières et des banques liées au gouvernement, tels que Rosneft ou Gazprombank.

Jamais les sanctions n’avaient encore frappé des entreprises aussi intégrées à l’économie américaine. Rosneft par exemple est notamment partenaire d’Exxon. L'entreprise souhaite même racheter le département de négoce en pétrole de Morgan Stanley.

Les entreprises russes concernées peuvent cependant continuer à travailler avec leurs partenaires d’outre-Atlantique et leurs avoirs ne sont pas bloqués. Le problème, c’est qu’elles n’ont plus accès au marché américain du crédit pour des prêts supérieurs à trois mois.

L’Union Européenne (UE) interdit quant à elle les ventes d'armes, de technologies sensibles dans le domaine militaire et celui de l'énergie. L'UE a par ailleurs décidé le blocage des avoirs de quatre hommes d'affaires russes proches de Vladimir Poutine. Ils sont accusés de soutien actif aux rebelles ukrainiens et de profiter de l'annexion de la Crimée par la Russie.

Trois entreprises, dont une banque, sont également visées par des sanctions pour les mêmes raisons.

 

Licenciements secs en Europe

 

"Les politiques ont une vue très court-termiste", regrette Philippe Pegorier, président depuis mai dernier de l’Association of European Business (AEB), la plus importante organisation professionnelle étrangère en Russie. D’où son ardeur à faire comprendre les enjeux économiques aux autorités européennes et aux ambassadeurs des plus grands pays, de concert avec les Chambres de commerce et d’autres organisations professionnelles.

"Nous ne sommes pas pour rien dans le fait que les sanctions européennes aient été jusque-là plus retenues que les sanctions américaines. Lorsque nous commençons à parler de chômage dans l’UE, certaines oreilles deviennent bienveillantes. Un arrêt des commandes russes signifie 300 000 licenciements en Allemagne et au moins 100000 en France (source : Committee on Eastern European Economic Relations, NDLR)", estime Philippe Pegorier.

L’Europe est le premier partenaire commercial de la Russie, et représente 75% des investissements étrangers dans le pays. Plus d’un quart du gaz consommé en Europe provient de Russie. Une déstabilisation économique du pays se répercuterait rapidement dans nos contrées.

De son côté, l’Ukraine pâtit déjà des conséquences des sanctions contre son "grand frère", désormais avare de commandes auprès de son industrie.  "Tout le monde est perdant, résume Philippe Pegorier. Le business est un facteur de stabilisation. Les sanctions provoquent le contraire de l’effet recherché."

La Chine grande gagnante

 

Même des organisations professionnelles russes se mobilisent. "Notre économie connaît déjà un ralentissement, indépendamment des sanctions européennes ou américaines, souligne l’Association des managers de Russie (AMR), dont les membres représentent 13% du PIB national. Tout facteur externe risque de détériorer encore davantage le climat d’investissement."

La fuite des capitaux privés a atteint près de 75 milliards de dollars au premier semestre 2014. L’organisation relaie son point de vue dans les médias occidentaux et lors des congrès auxquels participent des investisseurs clés. "Nous tentons de préserver la réputation des managers russes affectée par les décisions des gouvernements américains, européens et russes", explique-t-elle.

Les organisations américaines semblent moins actives. Les Etats-Unis, il est vrai, représentent à peine 5% du commerce russe à l’international. Deux des principaux lobbys sont tout de même montés au créneau, la Chambre de Commerce américaine et la National Association of Manufacturers, en menant une campagne de publicité en juin dernier contre les sanctions dans les trois principaux quotidiens nationaux. Pour elles, leur seul effet est de céder des opportunités d’affaires aux entreprises d’autres pays.

Leurs craintes se concrétisent. Gazprom, Rosneft, Novatek, Rusal… tous les grands conglomérats russes se tournent désormais vers les BRICS (Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud), et particulièrement vers la Chine, qui est aussi une source de financement bon marché. Des pays moins ragardants quant à la responsabilité de l’Etat russe dans le conflit ukrainien.

Jeanne Cavelier, correspondante en Russie
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