Publié le 03 septembre 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Le conseiller scientifique du président de la Commission européenne, une cible idéale pour les lobbys industriels

A Bruxelles, le poste de conseiller scientifique en chef à la Commission européenne suscite la polémique. La grogne est portée par une trentaine d’ONG qui dénoncent le pouvoir confié à un seul expert. Qui, de plus, n’a de comptes à rendre qu’au président de la Commission.

Jean-Claude Juncker, le nouveau président de la Commission européenne, va devoir trancher.
© Panagiotis Tzamaros / AFP

La science peut-elle se faire entendre du président de la Commission européenne à travers une seule voix ? C’est l’objet de la bataille qui a éclaté cet été à Bruxelles. L'enjeu? Le maintien ou la suppression du poste de conseiller scientifique en chef.

Le rôle de cet expert indépendant est de fournir au président de la Commission européenne des conseils sur toute question liée à la science, à la technologie et à l’innovation. Vaste tâche pour un fonctionnaire qui n’a de comptes à rendre qu’au seul président.

Vingt-sept ONG européennes – dont Greenpeace et Corporate Europe Observatory (CEO) – ont demandé au nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, la suppression de ce poste créé en 2012 par José Manuel Barroso, son prédécesseur.

Dans une lettre ouverte datée du 19 août,  ils dénoncent "un rôle qui pose un problème fondamental, car il est trop dépendant d’une seule  et même personne".

 

"Un poste à la fois très puissant et très faible"

"Il y a un vrai problème en termes de mandat : comment un conseiller unique peut-il synthétiser l’état des connaissances scientifiques", s’interroge Martin Pigeon, de CEO. "C’est un poste à la fois très puissant et très faible", poursuit-il. En effet, le principal grief des ONG contre ce poste est qu’il représente une cible idéale pour les lobbys industriels. D’autant plus qu’il n’y a aucune transparence sur ce rôle : les conseils remis au Président restent confidentiels.

En face, le lobby industriel plébiscite cette fonction. L’organisation patronale Business Europe a demandé à José Manuel Barroso avant son départ de renforcer le rôle de "ce partenaire". Plusieurs think tanks scientifiques européens ont également vivement réagi à la campagne des ONG, en défendant "la valeur fondamentale" du conseiller scientifique à la tête de Bruxelles.

 

Minimiser le rôle du principe de précaution

 

Calquée sur le modèle britannique, l’idée d’un conseiller scientifique en chef aurait justement été soufflée à José Manuel Barroso par deux think tanks scientifiques : l’European Risk Forum et l’European Policy Center. Selon Martin Pigeon, "ces think tanks travaillent à minimiser le rôle du principe de précaution en Europe, pour contrer ses effets négatifs sur l’industrie européenne".

Une chose est sûre, la personnalité d’Anne Glover, qui a exercé ce mandat entre 2012 et 2014, a  cristallisé les sentiments des deux camps. Pour les ONG, il est inadmissible qu’elle ait utilisé sa stature pour prendre position dans les médias sur des sujets sensibles, notamment en faveur des OGM ou des gaz de schiste. Tout en estimant "normal" que soit respectée la confidentialité de ses conseils au président de la Commission. Les partisans du modèle anglo-saxon défendent au contraire son bilan, en particulier la création d’un réseau des conseillers scientifiques au sein des gouvernements de l’Union européenne.

 

Endoc(t)rinement

 

Sur le dossier des perturbateurs endocriniens (PE), Anne Glover a sans aucun doute fait le jeu du lobbying industriel. Dans son documentaire Endoc(t)rinement (rediffusé sur France5 le 8 septembre à 1h10 du matin), la journaliste Stéphane Horel montre le rôle de ce maillon faible.

Ann Glover a appuyé les scientifiques hostiles au consensus européen sur la toxicité des perturbateurs endocriniens. Elle a dû finalement reconnaître quelques semaines plus tard la nécessité d’une réglementation sur ces produits, mais ce délai aura suffi à la Commission pour trouver une nouvelle parade: demander une étude d’impact économique sur les perturbateurs endocriniens (lire notre article).

Stéphane Horel nous cite un passage de son film : "Le lobbying, c’est la bonne personne, au bon moment, avec le bon message." Anne Glover aura été cette "bonne personne" pour repousser aux calendes grecques la réglementation sur les perturbateurs endocriniens.

 

 

 

Mise à jour le 17/11/2014:

Jean-Claude Luncker, le nouveau président de la commission européenne, a finalement donné raison aux ONG. Le 13 ,ovembre dernier, il a publiquement annoncé la suppression du poste d'Anne Glover.

 

Magali Reinert
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