Publié le 02 février 2018

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Lafarge en Syrie : le rôle de la diplomatie française en question

L'enquête sur Lafarge, soupçonné d'avoir financé l'État islamique pour rester en Syrie, peut-elle impliquer la diplomatie française ? C’est ce qu’affirme un ex-responsable du cimentier. Selon lui l'ambassadeur de France "était au courant du racket". Lafarge est suspecté d'avoir versé entre 2011 et 2015 plus de 12 millions d'euros à des groupes armés en Syrie, pour continuer à faire tourner sa cimenterie de Jalabiya malgré la guerre.

Les juges d'instruction ont récemment concentré leurs investigations sur le volet étatique de l'affaire Lafarge en Syrie.
Franck FIFE AFP

Que savaient les autorités françaises de l’argent versé par Lafarge à des groupes armés pour continuer à faire tourner son usine syrienne pendant la guerre ? "Ont-elles poussé Lafarge à se maintenir pour préparer l'après-Bachar el-Assad, quitte à mettre en danger les salariés syriens, restés seuls sur le site à partir de 2012 ? Des diplomates étaient-ils au courant de versements délictueux ? Si c'est le cas, ont-ils tardé à tirer la sonnette d'alarme ?", s’interroge une source proche du dossier.

Dans cette affaire hors norme, où pour la première fois de grands patrons français sont soupçonnés d'avoir financé le terrorisme, Lafarge est suspecté d'avoir versé entre 2011 et 2015 plus de 12 millions d'euros à des groupes armés en Syrie, dont l'État islamique (EI), pour continuer à faire tourner, malgré la guerre, sa cimenterie de Jalabiya, située dans le nord du pays.

Les autorités françaises ont-elles demandé à Lafarge de rester ?

Certains responsables du groupe, dont l'ex-directeur général adjoint Christian Herrault, ont reconnu avoir été soumis à "une économie de racket". Et, pour ce dernier, l’État savait. Il a même poussé l’entreprise à rester.

Lors d’une confrontation organisée le 9 janvier 2018 entre Christian Herrault et l’ex-ambassadeur de France en Syrien, Éric Chevallier, l’ex cadre de Lafarge explique que ce dernier lui aurait dit, lors d’une de leurs rencontres : "vous devriez rester, les troubles ne vont pas durer".

Des propos démentis par Éric Chevallier. D’autant que, pour l’ex-ambassadeur, le quai d'Orsay avait été clair. Dès 2012, des consignes de quitter la Syrie avaient été émises, pour les particuliers et les entreprises. Sauf qu’"elles ne s'appliquaient qu'aux collaborateurs français qui ont d'ailleurs été rapatriés. Jamais il n'a été demandé de fermer l'usine. Sinon, cela aurait été fait", estime Solange Doumic, avocate de Christian Herrault.

Des notes et réunions qui auraient dû alerter le quai d’Orsay

Les juges d'instruction ont récemment concentré leurs investigations sur le volet étatique de l'affaire. Elles ont mis en lumière plusieurs réunions entre Lafarge et l'ambassade. Le directeur de la cimenterie de Jalabiya, Bruno Pescheux, a aussi évoqué "des contacts" avec l'ambassade tandis que le directeur de la sûreté de Lafarge, Jean-Claude Veillard, a assuré avoir fait remonter des informations sur la situation dans la région aux services de renseignement français.

Certains courriers diplomatiques auraient-ils dû alerter au plus haut niveau du Quai ? Une note d'un conseiller datant de septembre 2014 évoque ainsi le "jeu d'équilibriste entre régime de Damas, forces kurdes et Etat islamique" auquel est soumis Lafarge, tout en relevant que le patron de la cimenterie indique "ne rien verser" à l'EI.

"Démontrer une éventuelle implication des autorités françaises est difficile car il n'y a jamais eu de consigne écrite. Mais il faut que Paris assume les positions prises à l'époque", estime Solange Doumic. La question est également de savoir si Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères était au courant. L’association Sherpa, partie civile dans le dossier a demandé son audition. "On nous dit que Lafarge n'a pas été évoqué avec lui. Il est étonnant qu'il ne se soit pas intéressé à la seule entreprise française dans ce pays stratégique", relève ainsi l'avocate.

La rédaction avec AFP


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