Publié le 14 février 2007

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Erika, AZF : batailles juridiques pour Total et enjeux de communication

L'ouverture du procès de l'Erika, lundi 12 février, peut-elle remettre en question l'image construite par le groupe Total depuis trois ans ? L'Erika l'avait assimilé à un pollueur en 99, l'explosion d'AZF, deux ans plus tard, causait un drame humain qui a ravagé la cinquième ville de France. Début 2007, Total est non seulement une entreprise florissante mais elle est, selon un sondage réalisé auprès des jeunes élèves d'écoles de commerce et d'ingénieur devenue la première entreprise dans laquelle ils souhaitent entrer. Cinq mois de procès plus tard cela sera-t-il toujours vrai ?

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Le naufrage de l'Erika et l'explosion de l'usine AZF de Toulouse ont non seulement en commun d'impliquer le groupe Total mais d'être à l'origine de procédures judiciaires hors normes.
Les dossiers sont pléthoriques et complexes. 90 tomes pour l'Erika, 110 pour AZF. Si le premier procès ouvre en février 2007 (voir article lié), l'autre pourrait avoir lieu, au mieux début 2008, tant s'éternise la bataille de procédure entre le groupe Total et les associations de victimes qui se sont portées partie civile.
Pour maitre Casero, avocate d'une de ces associations, celle des sinistrés du 21 septembre «Il y a un vrai paradoxe entre les deux affaires. Il a été relativement facile de mettre en examen Total au pénal dans l'affaire de l'Erika alors que son rôle dans la chaîne de responsabilité n'est pas si évident. En revanche, nous avons toutes les peines du monde dans l'affaire AZF alors qu'il y a une faute caractérisée du groupe. » Elle insiste sur une autre différence. « Dans notre cas ce sont uniquement des citoyens qui livrent cette bataille déséquilibrée. Les collectivités locales se sont estimées suffisamment indemnisées par les sommes très importantes que le groupe a versé en dédommagements

En revanche pour les deux procès, les avocates des parties civiles mentionnent la disparition de pièces. « Récemment, j'ai voulu revenir aux sources du dossier et demander certains scellés qui pourraient m'aider à prouver les problèmes d'organisation de l'entreprise et établir un lien avec le groupe Total » explique maître Casero «Je me suis aperçue qu'ils avaient disparu et mes multiples demandes auprès du juge m'ont permis de constater qu'une armoire entière de documents s'était volatilisée. Ce n'est pas forcément volontaire mais plus l'instruction est longue plus on court ce risque

Sur le plan de la communication, le groupe Total n'a pas le même niveau de sollicitations médiatiques sur les deux affaires. « Nous avons beaucoup plus de demandes concernant l'Erika en raison de l'actualité judiciaire » explique un porte-parole du groupe. « Notre position est claire, nous souhaitons que le procès permette de dégager les responsabilités de cette catastrophe. Nous avons affrété un bateau de bonne foi, sur la base de documents qui se sont avérés faux. Il y a eu un vice-caché. Quant à AZF, les expertises judiciaires n'ont fourni aucune explication crédible de l'explosion.» explique Philippe Gateau, en charge du développement durable au sein du service de communication du groupe.

Risque de réputation

L'enjeu est important. Depuis ces deux catastrophes, le groupe a mis en place une politique de responsabilité sociale et environnementale qui lui a permis d'améliorer constamment ses scores auprès des agences de notation extra financière en particulier sur le plan environnemental. « Quel que soit l'issue du procès, il s'agit d'événements antérieurs à notre modèle de notation qui date de 2003 » explique Thomas Gérard de l'agence Vigeo. « Nous évaluons les stratégies mises en place par le groupe pour éviter que ce type de catastrophe se reproduise. Les autres agences ont des évaluations similaires sur le groupe Total
Aujourd'hui cette notation permet, par exemple, à Total d'être présent dans 15 fonds ISR sur les 54 fonds recensés par Novethic et dont son partenaire Morningstar a pu se procurer la compostion. Une condamnation du groupe dans le procès de l'Erika, ne devrait pas remettre en question cette présence compte tenu du fait que le modèle de notation n'est pas rétroactif.

En revanche, le procès Erika dans un premier temps, et celui d'AZF, dans un deuxième temps, peuvent-ils peser sur le risque de réputation du groupe Total ? Violemment mis en cause en 99 dans sa gestion du naufrage de l'Erika, celui-ci avait mieux géré, en 2001, la crise AZF. Il a rapidement versé des compensations importantes aux victimes correspondant à la reconnaissance des dommages causés sur un plan civil. Le contentieux en cours porte sur la recherche de responsabilité au pénal.
L'issue du premier procès et son impact auprès de l'opinion publique dépendront beaucoup de la façon dont le groupe défendra son point de vue.

L'annonce des résultats du groupe et de ses bénéfices de 12,585 milliards d'euros pour 2006, le 14 février au matin, a d'ores et déjà radicalisé le discours de Greenpeace. Elle a organisé aussitôt une manifestation devant le tribunal au cours de laquelle une vingtaine de militants ont brandi des billets de 2 millions d'euros dégoulinants de pétrole. L'ONG est indignée de constater que le groupe Total n'a pas provisionné dans ses comptes des sommes correspondant aux dommages que le tribunal pourrait le condamner à payer. Pour Yannick Vicaire, chargé de la campagne toxique de Greenpeace « Sûre de son impunité, Total n'a pas cherché à provisionner une quelconque somme pour faire face à une condamnation dans le procès en cours. C'est tout simplement inadmissible car au nom du principe «pollueur-payeur » et de la responsabilité du producteur sur l'ensemble du cycle de vie de son produit, il n'est pas nécessaire de démontrer qu'il y a eu faute pour se retourner contre Total »
En début de semaine, L'UFC-Que choisir avait, elle aussi, interpelé une nouvelle fois le groupe Total sur ses bénéfices(voir article lié). L'association demande la mise en place d'une taxe sur ses profits destinée à « aider les consommateurs à diminuer leur dépendance au pétrole et contribuer aux objectifs du développement durable ».

Le verdict devrait être connu en juin 2007. D'ici là, le groupe Total continue à engranger les bénéfices de son repositionnement. L'entreprise est à la première place du palmarès des entreprises préférées des jeunes diplômées établi, en janvier 2007 par "Placeôjeunes", structure qui gère les relations de recrutement entre entreprises, grandes écoles et universités. Total a dépensé 25 millions d'euros, en 2006, pour sa campagne -épinglée par les ONG (voir article lié)- visant à démontrer qu'elle exerce ses métiers dans le respect de l'environnement. Interrogé sur le fait de savoir si le groupe a préparé une adaptation de cette campagne dans le contexte du procès, le responsable de la communication après un grand silence répond « Nous y décrivons nos métiers et nos engagements. Il n'y a pas de rapport. La catastrophe de l'Erika a surtout affecté les relations entre Total et les Français. Il n'était donc pas opportun de faire une adaptation sur une campagne qui est développée au niveau international. »

Anne-Catherine Husson-Traore
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