Publié le 06 décembre 2013

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Le combat contre l'apartheid, une référence pour les investisseurs responsables

Avec la mort de Mandela disparait le symbole de la lutte contre l'apartheid. C'est l'occasion de rappeler la puissance de ce combat qui a mobilisé partout dans le monde et inauguré une nouvelle forme de défense des libertés : l'appel au boycott économique des entreprises collaborant à des régimes controversés. C'est l'un des éléments fondateurs de l'investissement responsable. Retour en arrière sur cette forme d'activisme.

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Archives Mouvement Anti Apartheid
© Bodleian Library of Commonwealth and African Studies at Rhodes House, Oxford University, Oxford, UK

La lutte contre l'apartheid a permis l'émergence d'une nouvelle forme d'activisme : l'appel au boycott des entreprises collaborant avec des régimes controversés. Né aux Etats-Unis dans les années 70, ce mouvement a fondé une des branches de l'investissement responsable, toujours présente en Amérique à travers l'ICCR. Ce groupement interreligieux qui fait de l'activisme actionnarial aux Etats-Unis a été fondé autour de ce combat et, 40 ans après, il est toujours la avec un slogan : transformer les entreprises pour qu'elles contribuent au bien commun.

L'impulsion est venue, en 1977, du révérend Sullivan, prédicateur afro-américain, administrateur de Général Motors qui était le plus important employeur d'ouvriers noirs en Afrique du Sud. Il a édicté ce qu'on a appelé les Principes Sullivan préfigurant la RSE actuelle (responsabilité sociétale des entreprises). Il s'agissait de sept engagements portant sur l'absence de ségrégation raciale, l'égalité de traitement entre salariés, l'augmentation de la représentation de « non blanc » dans les dirigeants d'entreprises et l'amélioration des conditions de vie globale des populations noires. Le septième principe a été ajouté en 1984. On peut le traduire ainsi « Travailler à éliminer les lois et pratiques qui empêchent la justice sociale, économique et politique ». Le Révérend Sullivan racontait à propos de ce mouvement : « J'en étais arrivé à dire aux entreprises qu'elles devaient pratiquer la désobéissance civile économique contre les lois et les exactions commises en Afrique du Sud. Je leur disais que je ferais tout pour que toutes les entreprises américaines quittent le pays tant que Mandela n'était pas libéré, l'apartheid aboli et que les noirs aient le droit de vote. »

Dans les années 80, plus de 125 entreprises américaines ont adhéré aux Principes Sullivan, largement incité à le faire par des investisseurs activistes qui assumaient crânement ce rôle éminemment politique. Ils étaient relayés par les associations étudiantes. Les campagnes de boycott ont pris de l'ampleur relayées par une propagande offensive, comme le montre l'illustration. La banque Barclays a, par exemple, été visée pendant plus de 16 ans parce qu'elle finançait le barrage de Cahora Bassa au Mozambique impliquant aussi le Portugal et l'Afrique du Sud. Elle a fini par se retirer en 1986, cinq ans avant la fin de l'apartheid et huit ans avant l'élection de Nelson Mandela comme président de l'Afrique du Sud.

Activisme actionnarial, une pratique minoritaire

« Ce combat contre l'apartheid reste une référence importante pour les investisseurs responsables engagés, surtout pour les générations plus âgées !» explique Céline Louche, chercheuse spécialiste de l'investissement responsable. Elle ajoute : « Une organisation comme l'ICCR continue à prendre des positions politiques et à les assumer publiquement, dans les médias par exemple. En revanche leur activisme reste minoritaire dans le mouvement actuel de généralisation de l'investissement responsable. Il est actuellement porté des acteurs financiers qui regardent d'abord les impacts économiques. Ils ne souhaitent en général pas porter de messages politiques. Ceux qui font malgré tout ce choix agissent à travers des porte- drapeaux que sont les organisations spécialisées dans l'activisme actionnarial. Ils ne le font pas directement.»

La notion d'exclusion d'entreprises collaborant à des régimes controversés perdure dans l'investissement responsable, plus particulièrement en Europe du Nord comme le montre une étude publiée par Novethic en juin 2013. En France, elle a fait une percée récente. La quarantaine d'investisseurs institutionnels français interrogées dans le cadre d'une enquête réalisée par le centre de recherche de Novethic montre que près de 30 % d'entre eux, ont mis en place des politiques visant à exclure les entreprises controversées pour violations des grandes conventions internationales. Les nouvelles zones sensibles sont au Soudan, dans les territoires occupés et plus récemment sur les sous-traitants du textile au Bangladesh. Le dilemme reste le même pour les entreprises : rester sur place pour tenter d'améliorer les choses ou partir en espérant que l'impact économique de cette décision amènera des changements politiques. « Ce dilemme est un de ceux qu'on rencontre fréquemment dans l'investissement responsable. » explique Celine Louche. «J'ai étudié le cas d'ABB qui, dans un premier temps, avait voulu rester au Soudan avec l'accord de ses parties prenantes pour améliorer la situation de ceux qui travaillaient pour elle. Elle a finalement dû partir à cause de la législation américaine anti Darfour lui interdisant de rester sur place. Etait-ce le plus utile pour les Soudanais ? La question reste ouverte.» Si l'impact de ces boycotts est toujours difficile à mesurer, ils ont au moins le mérite de donner une traduction économique et financière aux violations des droits humains.

Anne-Catherine Husson-Traore
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