Publié le 18 août 2017

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Charlottesville : clients et investisseurs mettent la pression sur les entreprises pour s'opposer à Donald Trump

Après les prises de positions controversées de Donald Trump sur la mort d’une manifestante antiraciste à Charlottesville, plusieurs dirigeants d'entreprises du pays ont décidé de s’éloigner de l’administration américaine. S'ils ne cautionnent pas moralement les positions du Président américain, ils veulent aussi préserver la réputation de leur entreprise. 


"Dans l’histoire des États-Unis, nous n’avons jamais vu des dirigeants économiques refuser de travailler pour le pays quand cela leur était demandé par le Président", explique dans le New-York Times Jeffrey Sonnenfeld, professeur à l’université de Yale. "Aujourd’hui, ils lui tournent le dos", constate-t-il. Une dizaine de PDG des plus prestigieuses entreprises américains viennent de prendre leurs distances vis-à-vis de Donald Trump.

En cause : la mort d'une militante antiraciste de 32 ans fauchée volontairement par une voiture conduite par un homme d'extrême droite à Charlottesville. Elle manifestait contre le rassemblement de suprémacistes blancs, néo-nazis et membres du Ku Klux Klan. Le Président américain, qui a mis du temps a condamné cet événement, a jugé qu’il y avait des torts partagés.

Condamnation morale

Dans la foulée, plusieurs grands dirigeants économiques se sont retirés des conseils économiques proches du Président. Le 15 août, ce sont Kenneth Frazier, PDG de Merck, Kevin Planck, PDG de Under Armour, et Brian Kranich, PDG d’Intel qui quitté le conseil sur l’industrie. Le mercredi 16 août, Inge Thulin, PDG de 3M et Denise Morrison, PDG de Campbell Soup, ont à leur tour annoncé leur démission.

Inge Thulin juge que ce conseil ne porte plus "les valeurs de développement durable et de diversité" de 3M. Denise Morrison explique que "le racisme et le meurtre sont répréhensibles sans équivoque et n'ont pas d’équivalent à quoi que ce soit d’autres qui ait pu se passer à Charlottesville". Plusieurs autres dirigeants (BlackRock, Dow, GE) avaient annoncé vouloir rester dans les instances de conseils mais avaient publiquement condamné la position du Président américain.

Pression des clients et des investisseurs

Il y a une "pression continue sur les PDG de la part des clients, des employés, des actionnaires et des membres du conseil d'administration pour prendre position contre ce qui se passe et se séparer des conseils du président Trump", explique dans la presse américaine Bill George, ancien directeur général du Medtronic et membre du conseil d'administration de Goldman Sachs. Ces dirigeants ne peuvent pas laisser leurs clients craindre que la direction est en relation avec quelqu'un qui soutient les suprémacistes blancs ou les néo-nazis, explique-t-il.

Et ce n’est pas qu’une crainte. Selon les informations du Financial Times, une pétition de 400 000 signatures a été adressée au siège social new-yorkais de JPMorgan pour demander au PDG, Jamie Dimon, de quitter le conseil de Donald Trump. "Les entreprises ont tendance à penser à leurs consommateurs et leurs actionnaires d'abord. Ils disent: ‘Je ne veux pas une émeute de Twitter’, puis ‘Je ne veux pas que les analystes s'inquiètent du fait que cela va avoir des répercussions sur mes ventes à court terme et que mon cours baisse’", analyse Scott Galloway, professeur de Marketing à l’université de New-York, dans le Financial Times.

En même temps, quitter ces conseils n'est pas une incroyable perte à en croire certains analystes outre-Atlantique. "Ils (les membres du conseil) ont eu quelques rencontres avec beaucoup de fanfare, mais c'était plus symbolique que'autre chose", assure Anat R. Admati, professeur de finance et d’économie à l’université de Stanford Graduate School.

De moins en moins d’appuis pour Donald Trump

Du côté de la Maison blanche, la situation devient critique. Rejeté par l’influent milieu hollywoodien, Donald Trump pouvait jusque-là s’appuyer sur le monde économique, attiré par des promesses de baisses de taxes et la volonté d'accroître la compétitivité des entreprises. Mais les huit premiers mois du mandat de l’homme d’affaires les a fait déchanter.

C’est la troisième fois que Donald Trump parvient à chasser des chefs d’entreprises pourtant prêts à travailler avec lui. En février, l’ancien patron d’Uber, Travis Kalanick, avait quitté l’entourage présidentiel après les mesures prises pour interdire la venue de ressortissants de plusieurs pays musulmans. En juin, c’était au tour d’Elon Musk, PDG de Tesla et SpaceX, et de Robert Iger, PDG de Disney, de se mettre en retrait, après la décision de Washington de se retirer de l’Accord de Paris. A la suite de quoi, 902 entreprises américaines s’étaient réunis au sein de l’initiative "We Are Still In" pour assurer au monde que le pays respecterait ses engagements climatiques.

Mais Donald Trump n’a pas voulu laisser l’initiative aux dirigeants d’entreprises. Après qu’une dizaine d’entre eux se soient éloignés, il a décidé de supprimer deux de ses conseils sur l’industrie et la stratégie économique. Une annonce officielle, relayée immédiatement sur son compte Twitter : "Plutôt que de mettre sous pression les responsables d’entreprises du Conseil sur l’industrie et du Forum de stratégie et de politique, je mets fin aux deux. Merci à tous !"

 

Ludovic Dupin @LudovicDupin


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