Publié le 26 septembre 2007

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Ukraine : un pays à risques qui attire les entreprises occidentales

L'Ukraine, qui découvre la croissance économique depuis la Révolution orange, arbitrera le 30 septembre une nouvelle confrontation électorale entre pro-Russes et pro-Occidentaux. Le pays, rongé par la corruption et marqué par les accidents industriels aux conséquences environnementales, demeure une destination risquée pour les entreprises soucieuses d'exercer leur responsabilité sociale.

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Il y encore 5 ans, l'Ukraine était « un gros pays qui avait mauvaise réputation », explique Dominique Menu, président de l'Association de la communauté française d'affaires en Ukraine (ACFAU). La Révolution orange de novembre 2004 a tout changé. Au moment où les pays d'Europe centrale faisaient leur entrée dans l'UE, l'Ukraine devenait soudainement « la nouvelle frontière, et en même temps le pays le plus accessible de l'ex-URSS », analyse-t-il. Malgré les crises politiques qui se sont succédé depuis 2004, le pays affiche une croissance de 7% par an et envisage son adhésion a l'OMC. Les élections du 30 septembre prochain, qui verront de nouveau s'affronter les partisans du camp pro-occidental mené par le président Viktor Iouchtchenko et son ancien bras droit Ioulia Timochenko, et ceux du Premier ministre pro-russe Viktor Ianoukovitch, ne devraient pas modifier le contexte économique.

Pour les entreprises occidentales, attirées par un marché de 47 millions d'habitants, l'Ukraine constitue « un eldorado », confie Karl Hepp de Sevelinges, directeur du cabinet d'avocats Gide Loyrette Nouel (GLN) à Kiev. L'attribution de l'Euro 2012 de football au tandem Ukraine-Pologne, annoncée en avril 2007, contribue à l'euphorie. Les entreprises françaises ne s'y sont pas trompées. LVMH, Gaz de France, Accor, ou Cetelem se sont implantées dans le pays. Dans le secteur agroalimentaire, Danone, Lactalis, Bel et Bongrain se laissent séduire par l'ancien « grenier à blé » de l'Union soviétique.
L'Ukraine n'en demeure pas moins un pays à risque. Des accidents industriels se produisent régulièrement. Ainsi, le 16 juillet dernier, le déraillement d'un train transportant du phosphore jaune provoquait l'émission d'un nuage toxique près de Lvov, à l'ouest du pays. Pour la première fois depuis la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, un ordre d'évacuation était lancé, touchant un millier de personnes.
L'incident met en évidence plusieurs des maux dont souffre le pays. Outre l'incompétence des pompiers, qui ont utilisé leurs lances à incendie, provoquant, lorsque l'eau est entrée en contact avec le phosphore, une réaction chimique, l'événement a révélé l'état catastrophique des infrastructures ferroviaires, voies et wagons, héritées de l'URSS. Le cafouillage des autorités, hésitant entre transparence et dissimulation, est également symptomatique d'un pouvoir longtemps habitué à la langue de bois. Deux autres incidents du même type s'étaient produit ces derniers mois. Au printemps, un nuage de mercure avait semé la panique dans la région de Dniepropetrovsk, à l'est. En août, trois wagons remplis de pétrole s'étaient enflammés, à nouveau près de Lvov.

Falsification de documents

Les entreprises sont également confrontées au risque de corruption. « La vétusté de l'appareil de production s'explique notamment par les lacunes et la corruption des organes chargés de l'inspection », confie un observateur occidental. Les documents attestant le respect d'une norme environnementale, comme tout autre certificat, peuvent être obtenus contre un versement occulte. Dans un rapport paru début septembre, l'OCDE dénonce la « corruption généralisée » qui ronge l'appareil administratif. Le phénomène touche tous les aspects de la vie économique, constate M. Hepp de Sevelinges : « acquisition d'un terrain, cession d'entreprise, juridictions, paiements offshore ». La falsification des documents est monnaie courante. « Lorsque je reçois un candidat dans le cadre d'un entretien d'embauche, il ne m'est pas possible de m'appuyer sur ses diplômes, car ils peuvent être faux », témoigne l'avocat. « C'est la même chose qu'en Russie », corrobore un autre praticien, Volodymyr Monastyrskyy, associé du cabinet Salans.

A Rome comme les Romains ?

Dès lors, plusieurs options s'offrent aux entreprises désireuses d'exercer la responsabilité sociale à laquelle elles s'engagent dans leur pays d'origine. « En pratique, il n'y a ni modèle, ni recette. Chacun essaie de faire selon les normes qu'il a l'habitude de suivre », confie M. Menu, de l'ACFAU.
De son côté, M. Hepp de Sevelinges explique que « certains se disent 'à Rome, faisons comme les Romains'. Pour notre part, nous déconseillons à nos clients d'entrer dans la logique de corruption ». L'avocat observe que « les entreprises cotées ne peuvent se permettre d'être associées à la corruption. L'impact sur leur cours boursier serait trop important. Par ailleurs, si une entreprise verse les sommes qui lui sont demandées, elle n'est pas certaine de voir ses projets aboutir ». M. Hepp de Sevelinges affirme que son client Auchan, qui a signé un partenariat avec un distributeur ukrainien en mars 2007, « dispose d'une politique anti-corruption. Certes, poursuit-il, l'implantation de l'enseigne française « prend sans doute plus de temps, mais au moins, les investissements sont sûrs ». Le représentant de GLN à Kiev affirme qu'il est possible d'échapper à la corruption. « L'un de nos clients souhaitait acquérir une entreprise locale. Le contrat était pratiquement conclu lorsque les vendeurs ont demandé si nous étions prêts à effectuer le versement sur un compte off-shore. Nous avons refusé et avons cru perdre l'affaire. Mais les vendeurs ont rappelé et une réunion a eu lieu dès le lendemain ».
En matière de réglementation environnementale, les compagnies occidentales assurent qu'elles ne s'autorisent aucun écart. Selon M. Hepp de Sevelinges, « pour l'instant, les autorités ne sont pas très regardantes. Mais les investisseurs internationaux savent que la réglementation va évoluer rapidement. Ils effectuent, en prévision, des audits sur la pollution des sols ou des diagnostics amiante ».

Olivier Razemon
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