Publié le 24 janvier 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Sotchi 2014 : les « Jeux de Poutine » sont aussi ceux de la corruption

Les Jeux olympiques d'hiver, organisés à Sotchi dans quelques jours sont les plus chers de l'histoire. Le documentaire « Les Jeux de Poutine » décrit leur préparation, sur fond de corruption et de mégalomanie. Cette co-production germano-israelo-autrichienne a été diffusée le 6 décembre au festival international de cinéma documentaire de création « Artdocfest » à Moscou, devant une salle comble et particulièrement réactive aux témoignages parfois tragi-comiques. « C'est la ville du repos et de la corruption », a ironisé après la projection l'opposant Boris Nemtsov, ancien candidat à la mairie de Sotchi. Interview de l'une des productrices, Simone Baumann.

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Sotchi
© Image du documentaire Putin's Games

Novethic. Connu pour ses documentaires sur les oligarques, le réalisateur Alexander Gentelev a grandi à Sotchi. Il a commencé à tourner ce film sur la préparation des JO en 2011, après deux ans de recherches. Vous avez visionné toutes les interviews avec des habitants, des entrepreneurs, des ouvriers, des fonctionnaires, des opposants... A ce terme, quel est votre regard sur les Jeux ?

Simone Baumann. Ce qui frappe d'abord, c'est le choix de cet endroit. Sotchi est associé à la mer, au soleil. La région ne disposait d'aucune station de ski avant les années 1990. Depuis, on a construit la station de Krasnaya Poliana, mais elle est toute petite. Rien ne prédisposait la ville à accueillir des sports d'hiver, contrairement à sa concurrente Salzbourg. Pour la région, l'obtention des Jeux signifie donc la reconstruction mais aussi des dégâts écologiques majeurs, les expropriations sans compensation, sur les lieux des infrastructures olympiques et sur des terrains à 50 km de là... Et puis la corruption. Les travaux ont coûté beaucoup plus cher que prévu. Poutine avait annoncé 11 milliards de dollars en 2007, il les estime désormais à 50 milliards de dollars. Nous avons interviewé Valery Morozov, un entrepreneur russe, magnat du secteur de la construction, réfugié à Londres. Il raconte comment l'administration a fait monter les enchères au fur et à mesure, les pots-de-vin passant de 15 à 50 % du coût de ses chantiers ! Le gouverneur, les autorités locales, les corps fédéraux, etc., tous voulaient prendre leur part du gâteau !

Ces problèmes, en particulier la corruption, sont des sujets forcément délicats. Comment ont réagi les entreprises et autorités russes ?

Toutes les entreprises et les oligarques chargés de la construction des infrastructures olympiques nous ont donné la permission de filmer leurs chantiers, sauf Gazprom (qui fournit notamment le complexe de ski de fond et de biathlon et du village olympique de montagne, ndlr). Quant aux officiels et fonctionnaires, la plupart n'ont pas voulu répondre à nos demandes d'interview. Nous avons couru après le maire pendant un an avant d'obtenir un long entretien avec lui, mais ses déclarations étaient en général en contradiction avec celles des autres interviewés. Il y a une nervosité des autorités autour du film que je ne comprends pas bien. Signe de cette tension, il y a quelques mois, j'ai reçu une étrange proposition d'inconnus: une somme correspondant à deux fois le budget du film, soit 600 000 euros, pour le retirer de la programmation prévue au Festival international du film documentaire d'Amsterdam, le 24 novembre. J'ai refusé.

Vous avez déjà travaillé sur le comité international olympique pour un documentaire d'Albert Knechtel, « Olympia Poker » (). Sorti en 2011, il révèle l'envers du décor, loin de « l'esprit olympique », dans le processus de sélection des villes, en prenant pour exemple celui des JO 2018. Que pensez-vous du rôle et de la posture de neutralité du CIO ?

Le CIO a refusé que nous utilisions les archives olympiques, dont il détient les droits, ainsi que le mot « Olympique » dans le titre du documentaire, arguant que le film était politique. Or, nous avons simplement montré la réalité, d'un point de vue étranger et non russe, en tentant de rester le plus objectif possible. Je pense qu'il est nécessaire de surveiller la manière dont travaille cette organisation, qui manque de transparence. Pour moi, c'est une machine à faire de l'argent. Poutine voulait les Jeux, il était prêt à faire n'importe quoi pour les avoir, quel que soit le budget. Ce n'est pas le problème de la Russie en particulier : le CIO accepterait n'importe quelles conditions politiques pour obtenir des JO répondant à ses exigences. Il ne s'intéresse pas à l'opinion des gens qui vivent sur place.

Le film « Les Jeux de Poutine » sera diffusé sur Arte le 28 janvier 2014.

Propos recueillis par Jeanne Cavelier, à Moscou
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