Publié le 15 décembre 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Au Brésil, de grandes entreprises au cœur d’un système de corruption généralisé

La justice brésilienne démêle les fils de l'un des plus gros scandales de corruption qu’ait jamais connus le pays. Au cœur de l’affaire, la compagnie pétrolière Petrobras et une dizaine de constructeurs nationaux impliqués. Blanchiment, pots-de-vin, surfacturation… le Brésil fourbit ses armes anticorruption pour chasser ses vieux démons.

Manifestation à Sao Paulo contre la corruption et la politique du gouvernement de Dilma Roussef, le 6 décembre 2014.
© Miguel Schincariol / AFP

Samedi 6 décembre, à São Paulo, plusieurs milliers de manifestants ont battu le pavé à l’appel de l’opposition pour dénoncer la corruption au Brésil et la politique menée par Dilma Rousseff. Deux mois et demi à peine après sa réélection (le 26 octobre), la Présidente et surtout sa formation politique, le Parti des Travailleurs (PT), se trouvent impliquées dans le gigantesque scandale de corruption qui ébranle la compagnie pétrolière Petrobras, dont l’Etat brésilien est actionnaire majoritaire. L’affaire fragilise la présidente, qui s’est exprimée sur le scandale, et pour 7 Brésiliens sur 10, la présidente est impliquée dans l’affaire, de près ou de loin, selon un sondage paru le dimanche 7 décembre et publié par l’Institut DataFolha.

 

Un détournement chiffré à 3 milliards d’euros

 

L’opération menée par la Police fédérale brésilienne sous le nom de "Lava-Jato" (Lavage auto en français) révélait en septembre dernier, en pleine campagne présidentielle, l’existence d’un vaste système de corruption au sein de la compagnie publique entre 2004 et 2012. Des dizaines de députés et politiques du PT et de plusieurs autres partis de la coalition, dénoncés par Paulo Roberto Costa, un ex-responsable de Petrobras mêlé au scandale, sont suspectés d’avoir touché des pots-de-vin afin de favoriser certaines entreprises dans l’obtention de contrats avec la firme pétrolière.

Les enquêteurs ont alors découvert d’autres ramifications à l’affaire: à la mi-novembre, plusieurs hauts cadres d’une dizaine d’entreprises de construction BTP parmi les plus importantes du Brésil sont arrêtés. Ils sont soupçonnés d’avoir mis en place un véritable cartel afin d’obtenir et se partager les contrats avec Petrobras, de surfacturer systématiquement les travaux et de reverser des pots-de-vin. Au total, la justice estime à près de 10 milliards de reais les sommes détournées, l’argent blanchi ou les pots-de-vin distribués dans l’affaire. Soit près de 3 milliards d’euros.

 

« Un gang criminel à la tête de l’entreprise »

 

C’est l’un des plus gros scandales de corruption que le pays ait jamais connus. En comparaison, le "Mensalão", l’affaire des "mensualités" qui avait éclaté en 2006 et mis en cause de nombreux proches de l’ex-président Lula, représentait 127 millions de reais. "C’est un véritable gang criminel qui s’est constitué à la tête de l’entreprise", dénonce Silvio Pinheiro, président de l’association des ingénieurs de Petrobras et représentant des travailleurs au conseil d’administration de l’entreprise.

Ces dernières années, les scandales de corruption se sont multipliés, montrant que le Brésil a encore du mal à se libérer de ce vieux démon. Pour Renato Ribeiro, professeur d’éthique et de philosophie politique à l’Université de São Paulo, la corruption s’est accélérée à cause "de l’augmentation démesurée du coût des campagnes électorales", très onéreuses dans ce pays gigantesque. La campagne de 2014, la plus chère de l’histoire du Brésil, a coûté au total 5 milliards de reais.

Le financement des campagnes électorales est largement mis en cause: la loi autorise pour le moment les entreprises à contribuer aux campagnes des partis politiques dans la limite de 2% de leur chiffre d’affaires. Les entreprises du BTP, dont celles accusées dans l’affaire Petrobras comme le géant Odebrecht, ont encore cette année largement financé les campagnes électorales, notamment celle du PT. "Ce n’est un secret pour personne que ces entreprises bénéficient ensuite de privilèges pour l’obtention de tel ou tel contrat avec les entreprises publiques", accuse Edmar de Almeida, professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et spécialiste du secteur de l’énergie. En pleine croissance, le Brésil a multiplié les investissements dans les infrastructures ces dernières années; le pays vient par ailleurs de recevoir la Coupe du monde et Rio de Janeiro s’apprête à accueillir les jeux Olympiques en 2016.

Les contrats se chiffrent souvent en milliards de reais, "le risque de corruption est donc plus important dans le secteur des infrastructures. Ce n’est pas propre au Brésil, mais ici les sommes sont plus importantes", analyse Caio Magri, président de l’Institut Ethos, qui promeut la mise en place de bonnes pratiques dans les entreprises.

 

Les outils anticorruption commencent à porter leurs fruits

 

Mais selon lui, la révélation des affaires ces dernières années montre surtout que l’arsenal juridique et les outils mis en place dernièrement contre la corruption commencent à porter leurs fruits. Plusieurs lois ont été votées récemment, dont la "Loi anticorruption" appliquée officiellement depuis janvier, très dure avec les entreprises. L’incarcération des hommes politiques du Mensalão, en 2013, et l’opération Lava Jato donnent aussi un bon signal dans une "Amérique latine où l’on continue à penser que les puissants bénéficient d’une certaine impunité", selon Alejandro Salas, responsable de Transparency International pour l’Amérique latine.

Dans le dernier classement sur l’indice de perception de la corruption que l’ONG a publié, le Brésil s’est classé 69e sur 175 pays. S’il se place devant l’Inde, la Chine ou la Russie en matière de corruption, rappelle Alejandro Salas, "il reste encore beaucoup à faire pour ce pays qui prétend vouloir être un leader politique au niveau mondial".

Aglaé de Chalus
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