Publié le 11 octobre 2012

FINANCE DURABLE

Vers une nouvelle relation entre les agences de notation extra-financière et les entreprises ?

Alors que le secteur de la notation extra-financière est en train de se consolider, le Medef entend redéfinir la relation entre ces organismes et les entreprises. Ces dernières affirment en effet être dépassées par les demandes de plus en plus spécifiques et chronophages des agences. Mais le Medef en profite aussi pour demander la confidentialité de certaines informations, ce qui n'est pas au goût des agences...

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© BH

Après avoir constitué un groupe de travail sur les agences de notation extra-financière, le Medef a publié fin 2011 un guide des « 6 bonnes pratiques » sur l'analyse effectuée par ces dernières. La raison ? « A ce jour, l'activité des organismes d'analyse extra financière n'est pas règlementée et ne répond, dans leurs relations avec les entreprises qu'ils évaluent, à aucune norme, ni déontologie collective, ni ordre professionnel »(1) explique l'organisation patronale. A ce jour en effet, seule une initiative volontaire impulsée par la Commission Européenne existe ; la « Volontary Quality Standard for Corporate Sustainability and Responsability Research (CSSR-QS) ». Elle a pour objectif de définir une norme en matière de transparence et d'indépendance des agences. Portée par l'Association for Independent CSR Research, elle comprend actuellement 16 membres fondateurs (dont EthiFinance, le CFIE et Vigeo pour la France)(2).

De quoi permettre d'asseoir davantage la légitimité de ce marché qui connaît aujourd'hui une phase de consolidation après avoir traversé une phase de recomposition ces dernières années, principalement due au modèle économique des agences -à la recherche d'indépendance vis-à-vis des acteurs analysés- et à la fragilité financière des agences pionnières. « Beaucoup de chemin a été parcouru depuis les débuts ; nous ne sommes plus contestés aujourd'hui. Bruxelles s'inquiétait de l'existence des agences et la DG Entreprises voulait une norme. L'AICSRR est un standard qui définit ce qu'est une agence, sa méthode, ses moyens, ses analystes, sa gouvernance », précise ainsi Emmanuel De La Ville, le directeur général d'EthiFinance. Un cahier des charges a été défini et les agences qui adhèrent à cette norme sont auditées chaque année. « Contrairement aux agences financières, d'ailleurs », ajoute Emmanuel de la Ville, qui regrette que cette initiative « n'intéresse pas beaucoup les clients et ne soit pas connue des asset managers ».

Des questionnaires chronophages

Côté entreprises, le Medef ne met pas en cause leur légitimité mais il cherche tout de même à instaurer la « meilleure qualité de relation possible » et tient à ce que « les contraintes des entreprises soient réellement prises en compte, notamment celles qui s'imposent aux entreprises cotées, et qui ne leur permettent pas toujours de répondre favorablement -ou complètement- aux questions des organismes d'analyse extra financière ».

De fait, comme l'explique Didier Terrolle, le directeur Excellence RSE de Sanofi: « nous sommes sollicités par une quarantaine d'acteurs auxquels il faut répondre : un tiers d'agences de notation, un tiers issu de la sphère financière (asset managers, investisseurs) et un tiers d'ONG et d'autorités publiques. Deux personnes y travaillent à temps plein chez Sanofi, à la fois pour le reporting annuel et pour répondre à ces sollicitations ». Le groupe, qui s'appuie sur un réseau de correspondants dans ses différents métiers -soit 35 personnes-, constate une « inflation » des questionnaires, chronophages d'une part, et complexes d'autre part. « Les méthodes et les questionnaires varient beaucoup d'une agence à l'autre, certaines font des recherches préalables et veulent les compléter, d'autres pas. Les indicateurs ne sont pas les mêmes. Mais quelle que soit la méthode, les sollicitations se multiplient au gré des controverses sectorielles, avec des temps de réponse qui ne doivent pas dépasser 24 heures ! » déplore Didier Terrolle. Jusqu'ici, le groupe a choisi de répondre à toutes les sollicitations, mais il doute de pouvoir continuer... « Quel serait l'impact si nous ne répondions pas ? C'est difficile à mesurer », reconnaît toutefois le directeur RSE.

Côté asset managers, Daphné Millet, analyste extra-financier chez Groupama, défend le rôle et l'utilité des agences dans cette quête d'informations : « nous avons une équipe d'analystes ISR, mais il s'agit de 5 personnes, quand les agences disposent de 30 à 70 salariés. Leur couverture est donc beaucoup plus forte et nous avons besoin de leur expertise et de leur méthodologie. Nous travaillons avec Vigeo pour les enjeux environnementaux et sociaux, avec Oekom pour les entreprises non cotées et avec Governance Metrics International (3) pour la gouvernance. » Les critères pour choisir une agence ? « Une méthodologie stable, des moyens dédiés à la recherche, la fiabilité des données. Plusieurs agences donnent des informations brutes, dont la qualité est insuffisante. Les agences « historiques » sont plus expertes et plus fiables selon nous », ajoute Daphné Millet.

Manque de transparence

Autre critique émanant des entreprises, le prix des « profils ». Si les entreprises reconnaissent qu'il s'agit d'un outil précieux, qui les aide à progresser, elles refusent d'acheter tous les profils que les agences font sur elles. «Vigeo a par exemple décelé une faille dans la pratique du lobbying responsable, ça nous permet d'évoluer dans le bon sens, reconnaît Didier Terrolle. En revanche nous n'achetons pas tous les profils. Car un profil chez SAM coûte 40 000 euros ou 10 000 chez Vigeo ». Destinées en principe aux investisseurs, ces évaluations s'adressent également aux entreprises car les agences ne donnent que la version a minima du profil, en échange du temps passé à leur répondre. Fouad Benseddik, directeur des méthodes de l'agence Vigeo, rappelle de son côté que la relation entre l'agence et l'entreprise est en réalité « un ménage à trois car il faut ajouter l'investisseur, celui qui va payer pour cette évaluation. Les entreprises ont d'abord été évaluées pour eux, même si aujourd'hui l'existence de ce guide atteste de la maturité des entreprises sur le sujet ». De fait, les groupes cotés ont aujourd'hui des personnes dédiées à cette relation, parfois plusieurs, avec un poste par agence. « Ils nous challengent », reconnaît Fouad Benseddik.

Mais le désaccord entre les agences de notation et le Medef se cristallise surtout sur les clauses de confidentialité. « Nous estimons que la RSE, c'est justement rendre des comptes et être transparent. Certaines entreprises nous expliquent, par exemple, que les critères de rémunération des dirigeants donnent des informations stratégiques sur les priorités de l'entreprise. Nous ne partageons pas cet avis et c'est une source de conflits entre elles et nous », explique Vigéo. Autre sujet « non transparent » relevé par les agences : l'optimisation fiscale. « Il y a des pressions sur ce type d'informations, c'est un sujet tabou, assure Emmanuel De La Ville. Or ce thème est en train d'émerger et nous n'avons aucune donnée pour éclairer nos clients...», reconnaît-il.

(1) Dans son programme, François Hollande s'engage à mettre en place « un dispositif de notation sociale obligeant les entreprises de plus de 500 salariés à faire certifier annuellement la gestion de leurs ressources humaines au regard de critères de qualité de l'emploi et de conditions de travail ».

(2) En 2012, les principales agences de notation extra-financière à portée internationale opérant en France sont Vigeo (France), MSCI ESG Research (États-Unis), EIRIS (Royaume-Uni), oekom (Allemagne), Inrate (Suisse) et Sustainalytics (Pays-Bas) (source : Panorama Novethic des agences de notation extra-financière, décembre 2011).

(3) GMI est une agence indépendante d'évaluation des risques et de recherche sur la gouvernance d'entreprise

Article initialement paru dans Repères RSE n°97 (avril 2012)

Véronique Smée
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