Publié le 08 novembre 2013

ISR / RSE

Une proposition de loi sur le devoir de vigilance pour les multinationales

Deux députés PS (Philippe Nogues et Dominique Potier) ont déposé, le 7 novembre 2013, une proposition de loi sur le devoir de vigilance des grandes entreprises françaises vis-à-vis de leurs filiales et de leurs sous-traitants à l'étranger. Fruit d'un travail de plusieurs mois associant des ONG spécialisées, ce texte s'il est adopté créerait une responsabilité civile et pénale pour les maisons mères établies en France sauf si elles apportent la preuve qu'elles ont mis en place les mesures nécessaires de prévention. Les écologistes ont déposé un projet du même type.


© Assemblée nationale

En avril 2013, la mort de plus d'un millier de personnes dans l'effondrement d'une usine bangladaise de fabrication de vêtements destinés à des marques occidentales provoquait l'indignation du grand public. Même si de nombreux indices indiquaient leur lien avec ces fabricants, plusieurs distributeurs et marques -dont des françaises- ont refusé d'assumer leur responsabilité de donneurs d'ordres. Pour éviter que ce type de situation se reproduise, trois députés de la majorité, fortement engagés dans la promotion de la RSE -Danielle Auroi (EELV), Dominique Potier (PS) et Philippe Noguès (PS)- ont décidé de déposer une proposition de loi à l'Assemblée nationale pour créer un devoir de vigilance (« due diligence » en anglais dans les textes internationaux) pour les entreprises françaises, à la fois vis-à-vis de leurs filiales mais aussi de leurs sous-traitants à l'étranger. Cette loi est le fruit d'un travail de longue haleine débuté il y a plus d'un an avec des experts juridiques, notamment la clinique du droit de Sciences Po, et plusieurs ONG regroupées au sein du Forum citoyen pour la RSE.

Responsabilité civile et pénale

La proposition de loi prévoit d'inscrire une obligation de prévention des dommages sanitaires, sociaux, environnementaux liés aux droits de l'Homme dans le Code du commerce. En cas de manquement, c'est-à-dire quand l'entreprise ne pourra pas justifier qu'elles avaient pris les mesures nécessaires de prévention, des sanctions à la fois civiles et pénales seront appliquées. « Il s'agit d'un juste milieu entre le tout incitatif (les démarches volontaires regroupées sous le terme de « soft law ») et le trop coercitif », estime ainsi Philippe Noguès, président du groupe d'étude parlementaire sur la RSE.

« Tout est proportionnel au pouvoir de contrôle et d'influence de la maison mère », souligne Pauline Kienlen, chargée plaidoyer chez Sherpa, une ONG de juristes spécialisés dans la RSE qui a aidé les députés à la rédaction du texte. Ainsi, ne sont visées que les grandes entreprises et non les PME: « Nous nous appuyons sur les seuils de l'article 225 de la loi Grenelle 2 pour les obligations de reporting. Il s'agirait donc de sociétés de 500 salariés ou plus et de 100 millions d'euros ou plus de chiffre d'affaires » tiennent à préciser les députés. Les multinationales y sont théoriquement préparées puisque les textes internationaux qui servent de cadre à la RSE tels que les Principes directeurs de l'OCDE ou les recommandations des Nations-Unies à l'intention des multinationales les incitent à ce devoir de vigilance sur leur sphère d'influence ... « Ce que l'on propose n'est pas révolutionnaire : d'autres pays comme le Canada et les Etats-Unis ont déjà des dispositions législatives. L'Italie, la Belgique et le Royaume-Uni ont des règles de vigilance et l'Espagne est en train de se doter de règles », argumente la députée Danielle Auroi.

Plus de compétitivité

Pourtant, les députés savent qu'ils vont devoir faire face à une forte opposition des entreprises et de leurs représentants, qui plaideront contre un système complexe qui va handicaper leur compétitivité. Mais les contre-feux sont déjà prêts. C'est justement sur le terrain économique qu'ont décidé de jouer en priorité les parlementaires. « Le moins-disant généralisé paralyse notre économie car elle conduit à des risques extra-financiers de plus en plus importants. Il faut savoir que les trois quarts des crises qu'ont affrontées les entreprises ces dernières années sont dues à ce type de risques! A partir du moment où les entreprises seront jugées en France pour des actes commis à l'étranger, elles seront obligées d'évaluer ces risques pour mieux les prévenir. Elles se rendront compte que ces mesures préventives les rendront plus compétitives » explique Philippe Noguès.

Il faudra aussi convaincre le gouvernement. Si les cabinets de Nicole Bricq (Commerce extérieur), de Pascal Canfin (Développement), de Benoît Hamon (Economie sociale et solidaire et Consommation) et de Christiane Taubira (Justice) prêtent une oreille attentive à la proposition de loi, le Ministère des Finances a toujours montré plus de distance. Les députés vont devoir réunir une majorité et envisage d'élargir leur soutien notamment à l'UDI avec qui des contacts prometteurs ont déjà été noués.

Quant aux ONG, elles saluent l'initiative des députés qu'elles appelaient de leurs vœux depuis des années. « Nous aurions pu être beaucoup plus ambitieux mais cette proposition est tout à fait réaliste et acceptable par tous », souligne Michel Capron, le président du Forum Citoyen pour la RSE. « C'est aussi une première étape : il ne faut pas se voiler la face, la route va être longue...

Béatrice Héraud
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