Publié le 05 septembre 2016

Cartouche supply chain

FINANCE DURABLE

Risques ESG : "l’important est d’évaluer la qualité des relations entre l’entreprise et ses fournisseurs"

Si les investisseurs s’intéressent de plus en plus aux risques liés aux droits humains dans la chaîne d’approvisionnement, il s'agit surtout des investisseurs responsables (ISR). Pour évaluer les entreprises, Francesca Suarez, analyste ISR, spécialiste de la chaîne d’approvisionnement chez Mirova, s’intéresse surtout à la qualité des relations qu’elles entretiennent avec leurs fournisseurs, même si cela reste difficile à mesurer faute d’outils et d’une certaine transparence. 

Francesca Suarez Mirova
Francesca Suarez, analyste ISR, spécialiste de la chaine d’approvisionnement chez Mirova, "le plus important est la qualité de la relation que les entreprises entretiennent avec leurs fournisseurs".
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Novethic : Les investisseurs s’intéressent-ils de plus en plus aux risques liés aux droits humains dans la chaîne d’approvisionnement ?

Francesca Suarez : C’est un sujet qui a pris de l’ampleur ces dernières années avec de nombreuses controverses et scandales comme le Rana Plaza, Foxconn ou le travail des enfants dans les champs de cacao par exemple.

Pour Mirova, parmi les risques ESG, c’est le pilier social le plus important, car il présente les conséquences les plus graves en termes de droits humains. Les secteurs d’activité sur lesquels nous sommes le plus vigilants sont l’agroalimentaire, les technologies et le textile. Mais si de plus en plus d’investisseurs s’en préoccupent, il s’agit surtout d’investisseurs responsables, qui restent à ce jour minoritaires dans le secteur.

 

Quels sont les critères qui vous permettent d’évaluer l’action réelle des entreprises sur ce sujet ?

Pour nous, le plus important est la qualité de la relation que les entreprises entretiennent avec leurs fournisseurs. La recherche du prix le plus bas ne devrait pas être leur critère premier de sélection. Il est important d’établir une relation de long terme afin que le fournisseur puisse avoir de la visibilité et qu’il puisse investir pour améliorer les conditions sociales et environnementales de sa production. Les entreprises constituent également un important levier de changement dans ces pays où le concept de droits humains n’est pas toujours très avancé.

Souvent, elles ne connaissent pas bien leur chaîne d’approvisionnement. Il est donc important qu’elles réalisent une cartographie de leurs risques et qu’elles connaissent les capacités de leurs sous-traitants à répondre à une commande. Il y a ainsi beaucoup de choses qu’elles peuvent déjà faire elles-mêmes : le problème ne se situe pas forcément toujours du côté du fournisseur. 

 

Instaurer un dialogue précis avec les entreprises

 

Et comment évaluez-vous concrètement la qualité des relations entreprise-fournisseur ?

Malheureusement, il n’existe pas beaucoup d’outils, si ce n’est le rapport développement durable (ou reporting extra-financier). Nous sommes historiquement des financiers et nous avons l’habitude de nous intéresser aux chiffres, mais le nombre d’audits conduits, indicateur courant, ne permet pas d’évaluer si une relation durable est en place. Il ne donne pas d’information sur la qualité des relations. Les multiplier n’est pas forcément le moyen le plus utile d’aborder la problématique.

Les  entreprises manquent parfois de transparence sur ces sujets et ne sont pas toujours très disposées à communiquer. Certaines en revanche font des efforts. C’est le cas de H&M par exemple qui met en place des indicateurs de performance et classe ses fournisseurs dans un baromètre (Platinium, Gold…).

Inditex a également développé des indicateurs qui permettent de suivre l’évolution de leurs fournisseurs et de mesurer leur taux de rotation. Cela montre ainsi la durabilité de leurs relations. Mais le meilleur moyen de savoir ce que font les entreprises c’est de discuter avec elles avec des questions très précises.

 

Quelle évolution notez-vous chez les entreprises en matière de droits humains ?

De plus en plus d’entreprises souhaitent être référencées par des sociétés de gestion comme la nôtre et sont très réactives sur ces questions. Mais ce sont principalement les plus grandes qui font évoluer les pratiques.

Au Bangladesh, par exemple, on ne cesse de nous répéter que les conditions de sécurité se sont améliorées ; si cela est effectivement le cas pour les usines travaillant avec les grandes marques occidentales, la situation n’a en revanche pas vraiment progressé pour celles travaillant pour de plus petites marques ou pour des groupes moins sensibles aux enjeux de développement durable.

Les leaders s’engagent, c’est déjà un grand pas. Le reste suivra mais cela risque de prendre du temps. Pour accélérer le mouvement, il faut développer une approche sectorielle qui favorise le partage des connaissances et des bonnes pratiques. C’est notamment ce qui est fait au sein de la Sustainable Apparel Coalition, qui est surtout axée sur l’impact écologique de la filière et qui regroupe de grandes entreprises comme Wal-Mart, Adidas, Gap, Timberland, Patagonia ou Levi Strauss, mais inclut aussi de plus petites structures.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez
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