Publié le 05 juillet 2017

FINANCE DURABLE

Quelles sont les stratégies des investisseurs en faveur du climat ?

La transition énergétique et écologique est aujourd’hui au cœur des problématiques financières. Les évolutions du cadre réglementaire et la montée des risques climatiques obligent les institutions financières à s’adapter. Mais les incitent aussi à se saisir de nouvelles opportunités. Novethic vous explique de quelle manière.


1.Qui sont les investisseurs engagés dans une stratégie en faveur du climat ?

 

On peut les classer en deux grandes catégories.

- D’une part, les investisseurs éthiques. Ils refusent d'investir dans le charbon et dans les entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre parce qu'ils considèrent que ces activités nuisent à la planète et aux être humains.

- D’autre part, les investisseurs de long terme, comme les fonds de pension et les assureurs, qui vont être exposés au risque carbone, c'est-à-dire à l’importante dépréciation financière des entreprises ("stranded assets") qui sont très émettrices de gaz à effet de serre. Ils sont plus de 1 000 dans le monde. Ce mouvement est particulièrement développé aux États-Unis et en Europe du Nord.

Ces investisseurs se mobilisent aussi sous la pression croissante des ONG (comme 350.org ou ShareAction) et de la réglementation (ex: article 173 de la loi de transition énergétique).

 

2. Quelles sont les différentes stratégies que peuvent mener les investisseurs ?

 

  • La mesure de l’empreinte carbone des portefeuilles puis la décarbonation de ces mêmes portefeuilles:

L’empreinte carbone d’un portefeuille correspond aux émissions de carbone générées par les activités des entreprises dans lesquelles a investi un investisseur tel qu'une banque. Sa mesure est donc indispensable pour que l’investisseur évalue le risque climat auquel il est exposé et qu’il puisse agir en connaissance de cause.

Une fois l’empreinte carbone établie et les entreprises les plus émettrices de carbone identifiées au sein de leurs portefeuilles, les investisseurs adoptent des stratégies de baisse du volume de ces émissions indirectes. Pour ne pas exclure a priori certains secteurs, ils privilégient l’investissement dans les entreprises les moins émettrices et limitent au maximum la détention d’actions d’entreprises très émettrices de gaz à effet de serre.

Depuis mars 2017, Black Rock, le premier propriétaire d'actifs au monde, demande ainsi aux entreprises dans lesquelles il investit de fournir une évaluation de l'impact du changement climatique sur leurs activités. 

Et pour inciter les entreprises à entreprendre des actions d’efficacité énergétique et se tourner davantage vers les renouvelables, des coalitions d’investisseurs se sont formées. Pendant la COP21 par exemple, une coalition formée autour de l’ONG ShareAction a incité les entreprises à s’engager dans l’initiative RE100 qui a pour objectif que les membres s’approvisionnent, à terme, à 100 % en énergies renouvelables.

Des indices boursiers dits bas carbone ont également été développés par les fournisseurs d’indices pour répondre à cette demande spécifique des investisseurs.

 

  • L’engagement actionnarial

Les investisseurs dialoguent avec les entreprises dans lesquelles ils investissent. Ils utilisent ainsi leurs droits d'actionnaires, souvent au sein de coalitions, pour inciter les entreprises les plus carbo-intensives, énergies fossiles en tête, à faire évoluer leur business model.

Ce mode d’action est particulièrement développé depuis le printemps 2015, où la quasi-totalité des actionnaires de BP et Shell ont demandé à ces deux compagnies pétrolières de développer une stratégie de résilience au changement climatique permettant de réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre.

Encouragé par l’Accord de Paris qui vise à limiter le réchauffement climatique à 2°C à la fin du siècle, l’engagement actionnarial se fait plus pressant auprès des entreprises très exposées aux risques de transition vers une économie bas carbone. En 2017, les actionnaires d’Exxon ont même voté – à une large majorité en faveur d’une proposition visant à contraindre le géant pétrolier à évaluer l’impact financier des politiques publiques sur le climat sur son activité. Un symbole.

Consulter l’étude Novethic sur les résolutions climat

 

  • Le désinvestissement:

Le désinvestissement consiste à exclure de ses investissements les secteurs ou les entreprises les plus polluants, comme le charbon ou les sables bitumineux.

Les ONG environnementales mènent de nombreuses campagnes ciblant les banques, les fondations, les grandes universités et les fonds de pension, pour les obliger à vendre leurs actions (par exemple celles des 200 entreprises les plus polluantes du monde, listées par le mouvement Go Fossil Free). L’objectif des ONG et des investisseurs les plus engagés est que ce capital soit réinvesti dans le financement des énergies renouvelables. Mais ce n’est pas toujours le cas.

Selon une étude du WWF Europe parue en juillet 2017, 30 des plus gros gestionnaires d’actifs européens (essentiellement des fonds de pension des Pays-Bas, du Danemark, de la Suède, de la Norvège et de la Finlande) ont mis en place des mesures pour que leurs portefeuilles d'actions soient alignés sur l'objectif de 2°C de l'Accord de Paris sur le climat. "Presque tous ont réduit leur financement de l'extraction du charbon, néanmoins beaucoup investissent encore trop dans les centrales à charbon et sont à la traîne sur les énergies renouvelables." Et il reste à combler un "manque de transparence sur les risques climatiques", constate l’ONG.

 

  • Le financement vert

 

Les investisseurs qui souhaitent investir de façon "verte" peuvent le faire de différentes manière: 

- en souscrivant à des green bonds, c'est-à-dire des émissions obligataires que lancent des entreprises, des organisations internationales ou des collectivités locales sur les marchés financiers pour financer un projet ou une activité ayant un impact positif sur l’environnement.

Consulter l’étude de Novethic sur les green bonds 

- en investissant directement dans des projets d’efficacité énergétique, par exemple sur des actifs immobiliers, ou dans des infrastructures d’énergies renouvelables comme des parcs éoliens ou solaires

- en créant des fonds thématiques spécialisés dans l'environnement (fonds verts)

Novethic évalue le marché des fonds verts européens à 22 milliards d’euros en 2016. Cela correspond à 165 fonds qui investissent dans des entreprises dont l’activité présente un bénéfice environnemental (gestion de l’eau, énergies renouvelables, etc.). 

Consulter l’étude sur le marché des fonds verts européens

On voit une forte dynamique de croissance des green bonds et des fonds verts mais il ne faut pas perdre de vue que cela correspond à un pourcentage très faible de l'ensemble des actifs mondiaux.

Par ailleurs, il reste un problème de garantie de la qualité environnementale des projets. C'est pourquoi a été crée le label TEEC , le label de transition Énergétique et Écologique pour le Climat. Celui-ci permet de distinguer les fonds d’investissement qui s’orientent vers le financement de la transition énergétique et de l’économie verte. Novethic en est l’un des auditeurs.

 

3. Pourquoi est-ce indispensable de mesurer l’empreinte carbone des portefeuilles ?

Les investisseurs sont de plus en plus nombreux à vouloir mesurer leur empreinte carbone. Ce mouvement est mondial : plus d’une centaine d’investisseurs gérant plus de 10 000 milliards de dollars, se sont engagés à mesurer et à publier l’empreinte carbone de leurs portefeuilles. Cette initiative, lancée par les Principes pour l’investissement responsable (PRI) en 2014, a été baptisée Montreal Pledge.

Consulter l’étude de Novethic sur le Montreal Pledge

En France, c’est une obligation légale pour les investisseurs institutionnels (ex : assurances ou caisses de retraites) avec la loi de transition énergétique (Consulter l’analyse de Novethic)

  • Comment cela fonctionne? 

Pour calculer l'empreinte carbone ("carbon footprint" en anglais) d'un portefeuille, on évalue les émissions que génèrent les entreprises détenues en portefeuille en fonction du volume d’actions détenues. Ce mode de calcul peut être adapté aux obligations ou à d’autres types de placements, comme l’immobilier. Concrètement, quand un investisseur détient des actions de compagnies pétrolières ou finance des centrales à charbon, il contribue à plus d’émissions de gaz à effet de serre que s’il investit dans des activités vertes, comme un parc d’énergies renouvelables.

  • Pourquoi la transparence des entreprises est-elle nécessaire ?

Pour mesurer et évaluer l’empreinte carbone de leurs portefeuilles, les investisseurs ont besoin que les entreprises soient plus transparentes sur leurs émissions de CO2, directes mais aussi indirectes (via ce que l'on a appelle un reporting climat), ce qui est beaucoup plus difficile à obtenir de la part des entreprises. C’est pour cela que 822 investisseurs représentant 95 000 milliards de dollars ont lancé le Carbone Disclosure Project (aujourd’hui appelé CDP). L’initiative consiste à envoyer un questionnaire et à les inciter à publier leurs données concernant leurs émissions mais leurs objectifs chiffrés de réduction et les retours sur investissements de leurs actions.

Si le taux de réponse et la qualité des données s’améliorent au fur et à mesure des années, de gros progrès restent encore à faire, notamment sur les émissions indirectes des entreprises et plus particulièrement sur celles liées à l'utilisation de leurs produits ou services (Scope 3) qui représentent souvent la partie la plus importante de leurs émissions.

Cette dynamique de reporting a également conduit les agences de notation extra-financière à élargir leurs services à la mesure de l’empreinte carbone et à adapter leurs méthodologies et à faire émerger d'autres acteurs.

Consulter l’étude Novethic "Notation extra-financière et empreinte carbone : acteurs et offres"

 

4. Pourquoi la mise en place de scénarios 2°C est-elle indispensable ?

 

Au-delà du reporting, l’analyse sous forme de scénarios est indispensable pour comprendre les risques et opportunités que vont connaître les entreprises à cause du changement climatique.

Pour évaluer le risque climatique auquel ils sont exposés, les investisseurs ont en effet besoin de savoir quelle est la stratégie des entreprises dans un monde bas carbone, tel que prévu par l'Accord de Paris sur le climat. C'est pour cela qu'ils demandent de plus en plus aux entreprises d'établir un scénario dit 2°C, en référence aux objectifs de limitation du réchauffement climatique bien en deçà de cette limite, inscrits dans cet accord.

De nombreux investisseurs se sont ainsi engagés dans l'initiative Science Based Targets, qui pousse les entreprises à se fixer des objectifs chiffrés en ligne avec un réchauffement global de 2°C maximum. C'est aussi la demande de la Task force sur le climat, commandité par le G20. Et C’est exactement ce que 62 % de ses actionnaires ont demandé au pétrolier américain Exxon lors de son assemblée générale de mai 2017.

 

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Pourquoi les investisseurs s’intéressent-ils au changement climatique ?

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Les investisseurs en campagne pour la transition énergétique

[Infographie] Pourquoi le changement climatique est un sujet financier?

 

Béatrice Héraud @beatriceheraud


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