Publié le 14 octobre 2019

FINANCE DURABLE

À la place des green bonds, Enel priorise l’émission de SDG bonds, dédiés à l'atteinte des Objectifs de développement durable

Début septembre, le groupe énergétique italien Enel émettait le premier SDG bond, soit la première obligation liée à des indicateurs contribuant aux Objectifs de développement durable (ODD). Un moyen de financement qui, après et avec les green bonds, pourrait prendre de l’ampleur dans les prochaines années. Mais qui demande à se structurer.

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Enel a décidé d'émettre des SDG bonds pour montrer aux investisseurs sa stratégie globale de développement durable, axée sur les énergies renouvelables.
@istock

On connaissait les green bonds, destinés à financer la transition verte. Mais voilà qu’est en train d’apparaître une nouvelle catégorie : les SDG bonds* ou émissions obligataires liées aux Objectifs de développement durable (ODD). L’enjeu est important. Il s'agit de répondre au manque de financement de ces 17 priorités mondiales environnementales, économiques et sociales, qui doivent être atteintes en 2030. Le financement privé est attendu à la rescousse. Les émissions obligataires, peu risquées et de long terme, semblent donc toutes indiquées pour attirer les gros capitaux, comme le souligne la plateforme sur l’innovation financière liée aux ODD du Global Compact (1).

Les SDG bonds, nouveaux green bonds ? 

C’est l’énergéticien italien Enel qui a dégainé le premier sur le sujet et à grande échelle. Le 6 septembre, il annonçait un SDG bond de 1,5 milliard de dollars. Le 10 octobre, il réitérait, cette fois en euros avec 2,5 milliards d'euros. Enel était déjà l’un des émetteurs les plus importants de green bonds sur le marché mondial. Aussi, son intention de délaisser le "focus vert" pour passer entièrement au cadre des ODD est regardée de très près par les investisseurs, les entreprises et les institutions onusiennes.

Certains banquiers prédisent que les SDG bonds pourraient finir par remplacer les green bonds. D’autres sont plus circonspects, estimant qu'il s'agit plus d'un agrandissement de la famille des obligations durables. Nous n’en sommes qu’aux prémices, conviennent-ils tous cependant. Le SDG bond d’Enel fait figure de galop d’essai. Il démontre l’intérêt des investisseurs pour ce nouveau type d’obligations. Le premier SDG bond a été sursouscrit trois fois, le second presque quatre fois.

Des SDG bonds pour montrer la stratégie globale de l'entreprise 

La réputation de l’émetteur et la structuration du produit n’y sont pas pour rien. "Il est à la fois plus simple à mettre en place qu’un green bond, présente des gages de transparence avec une vérification des KPI (indicateurs clés de performance) par un tiers indépendant, et apporte un engagement financier en cas de non atteinte de l’objectif", souligne Agnès Gourc, Head of Sustainable Capital Markets chez BNP Paribas.

La dette émise par Enel comprend en effet des indicateurs comme l’augmentation de la capacité installée d’énergie renouvelable à différents horizons (2021, 2024, 2027) ou la réduction de son intensité carbone d'ici 2030. Ils seront audités par un organisme tiers, en l’occurrence EY. Si l’objectif n’est pas atteint, le coupon (c’est-à-dire le paiement annuel des intérêts aux détenteurs d’obligations) peut augmenter de 25 points de base.

Ce nouveau format représente aussi un risque de confusion. L'énergéticien explique que le cadre plus général des ODD est mieux adapté que le focus "vert" pour émettre ses obligations en raison de l’alignement de sa stratégie globale sur quatre objectifs principaux : lutte contre le changement climatique, accès à une énergie propre et abordable, développement d’infrastructures résilientes et ville durable. Les bonds émis se focalisent pourtant essentiellement sur des objectifs "verts" : l’énergie propre et abordable (ODD 7) et le changement climatique (ODD 13), les distinguant finalement peu des green bonds de prime abord. 

Besoin de structuration

Par ailleurs, les indicateurs choisis, s’ils ont le mérite de la simplicité et de la vérification, restent en réalité peu à même de mesurer l’alignement de la stratégie aux objectifs onusiens. "Pour revendiquer d’un alignement complet sur l’ODD 7, il aurait été intéressant d’adjoindre un indicateur relatif au nombre de primo-accédants à l’électricité via le développement de nouvelles capacités d’énergies renouvelables", souligne Cédric Merle, expert de la Finance verte et durable au Green Hub de Natixis.

Certains experts sont bien plus critiques : certains objectifs, notamment sur le bond en dollars sont à horizon deux ans, ce qui veut dire que l'entreprise est déjà sûre de les atteindre, ce qui ne pousse pas l'entreprise à se dépasser. Surtout, en ne dédiant pas l’argent collecté à des projets spécifiques, celui-ci peut servir à financer des activités contrevenant aux ODD, comme les centrales au charbon et au gaz encore détenues par Enel…

Faut-il pour autant crier à l'"ODDwashing" ? "Le risque existe bel et bien car ces émissions, contrairement aux green bonds, sont encore peu encadrées", estime Cédric Merle. L’estampille ODD commence à faire effet de "must have" pour le monde des affaires, notamment financier. Il l'utilise de plus en plus ce référentiel pour faire preuve de sa contribution positive aux grands défis mondiaux (voir l'étude Novethic).

Mais "le marché va s’autodiscipliner au fur et à mesure que les outils liés aux ODD vont se perfectionner et se répandre", espère-t-il. "Nous sommes à un moment charnière", confirme Agnès Gourc. Il s’agira donc de suivre les prochaines obligations ODD qui devraient se multiplier dans les six prochains mois, estime l’experte.

Béatrice Héraud @beatriceheraud  

 

* SDG, Sustainable development goals, est l'acronyme anglais pour ODD (Objectifs de développement durable)

(1)    Le rapport SDG bonds du Global Compact : Leveraging Capital Markets for the  SDGs, janvier 2019


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