Publié le 21 novembre 2007

FINANCE DURABLE

Investissements controversés : quelle place pour l'ISR ?

L'un des charmes de la TBLI, conférence qui réunit, une fois par an, la communauté ISR internationale, est d'être un lieu de débats inhabituels dans le milieu de la finance. L'édition 2007 a, par exemple, donné lieu dans une salle trop petite pour les participants, à une passe d'armes sur les investissements controversés, armement en tête.

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Bombes à sous-munitions Tyr, Sud Liban 2006
© Manoocher Deghati/IRIN

La Birmanie aussi

De grands investisseurs d'Europe du Nord détenant en portefeuilles des entreprises présentes en Birmanie, ont réagi aux tentatives de rébellion contre la junte en demandant à ces entreprises d'expliquer leurs politiques vis-à-vis du régime. Le fonds de pension danois ATP a décidé de vendre ses actions de Total ainsi que celles d'autres compagnies pétrolières travaillant au Myanmar. Aux Pays-Bas, PGGM et PNO Media ont demandé aux entreprises comment elles « décourageaient le gouvernement birman d'agir contre la population ». Cette interrogation est probablement à l'origine des déclarations récentes de Christophe de Margerie, le directeur général de Total. Interrogé par RTL, il a expliqué que « sa compagnie avait toujours été active mais de manière discrète pour pousser la junte à s'améliorer ». Justifiant le maintien de la présence de Total, il a estimé que ce n'était pas "en faisant partir, probablement le dernier rempart de la démocratie dans ce pays, que vous allez faire avancer les choses".

« Au fond quelle est la finalité de l'ISR ? On oublie trop souvent de se poser la question.» avouait l'un des analystes extra financiers qui assistait au débat, organisé le 16 novembre 2007 à la TBLI (Triple Bottom Line Investing). Cette conférence qui réunit une fois par an à Paris les membres de la communauté ISR internationale, avait organisé une vingtaine de débats dont l'un, intitulé « dilemmes de l'ISR ». Au cœur du sujet, le commerce des armes et le rôle des investisseurs dans son éventuelle régulation. Dan Shoemaker d'Amnesty International Pays-Bas a défini ainsi la problématique du secteur de l'armement et arappelé la nécessité de réguler le commerce des armes. Interrogateurs et plutôt dubitatifs, les investisseurs présents semblaient considérer en majorité, qu'il ne relève pas de leur responsabilité d'essayer d'endiguer la diffusion des armes, plus particulièrement dans les zones de conflits. Le représentant d'Amnesty a insisté sur la nécessité de faire pression, par tous les moyens existants, pour faire émerger des normes internationales respectées par le plus grand nombre de pays limitant le commerce des armes. Mais, « on est très loin de ce scénario », a-t-il conclu.

L'un des moyens utilisés par les ONG pour pousser à cette régulation est de prendre à partie l'opinion publique en dénonçant les investissements du secteur financier dans des entreprises du secteur l'armement. Cette stratégie a porté ses fruits, plus particulièrement aux Pays-Bas, grâce à la diffusion d'une émission de télévision à une heure de grande écoute (voir article lié) qui a mis en cause l'investissement des grands fonds de pension nationaux dans des entreprises produisant des bombes à fragmentation.

Le scandale qui a suivi a conduit les fonds de pension en question à revoir leur politique d'investissement et a incité l'agence hollandaise de notation extra financière DSR à créer un "radar des armes controversées". Cet outil d'analyse leur permet de "scanner" les portefeuilles détenus par les investisseurs pour savoir s'ils contiennent ou non des participations dans le secteur des armes controversées. Il s'agit d'armes faisant l'objet d'interdiction par des traités internationaux, présentant des dangers bien après les conflits ou encore celles dont les dommages semblent disproportionnées. Ce sont, par exemple, des mines antipersonnel, des bombes à fragmentation, des armes bactériologiques ou nucléaires. Ronald Lubberts, le directeur de DSR, qui participait au débat de la TBLI a expliqué ainsi l'existence de son radar : « Je sens évoluer les investisseurs. Ils ont pris conscience du risque de réputation auquel les expose les placements indirects dans la production d'armes controversées. Avant, seuls les fonds éthiques, souvent religieux, excluaient par principe l'armement. Aujourd'hui, les investisseurs veulent une approche plus nuancée, adaptée aux divers types d'armements. »

Campagnes de dénonciation massive

C'est en Belgique qu'ont été menées les campagnes d'ONG les plus actives sur la relation entre secteur financier et armement emmenées par l'association Netwerk Vlaanderen . Elle publie, depuis 2004, des rapports d'enquête montrant comment, selon elle, « les banques belges soutiennent l'industrie de l'armement ». Si ces campagnes ne touchent pas forcément le grand public, elles ont eu un impact non négligeable et conduit la plupart des banques attaquées à revoir leur position (voir article lié). La Belgique a même adopté, en mars 2007, la première loi interdisant l'investissement dans la production d'armes à sous munition.

En France, Handicap International et Amnesty ont résilié publiquement leurs contrats d'assurances avec AXA, en mars 2007, parce que la compagnie n'avais pas donné suite « aux demandes réitérées des deux associations de cesser tout investissement direct ou indirect vers des fabricants de mines antipersonnel et de bombes à sous munitions (BASM). » Quelques mois plus tard, le groupe AXA annonçait, par communiqué de presse, vouloir mettre fin à tout investissement direct dans des entreprises produisant des mines antipersonnel et des bombes à fragmentation compte tenu du consensus international sur ce sujet.

Le secteur financier est donc de plus en plus souvent interpellé sur la finalité de ces investissements, qu'il s'agisse de l'armement, ou de façon plus générale, du respect des droits humains. A lui désormais de réagir.

Anne-Catherine Husson-Traore
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