Publié le 21 octobre 2013

FINANCE DURABLE

Inde : les grandes entreprises vont devoir investir dans des programmes sociaux

Cet été l'Inde a adopté une nouvelle loi sur la RSE. Selon cette règlementation, les grandes entreprises devront désormais consacrer 2% de leurs bénéfices nets à des activités sociales. Sur place, les sociétés se préparent à un virage dans leur politique RSE. Les défis à relever sont considérables : professionnalisation de l'approche durable, enjeux de reporting, mais aussi zones d'ombres à éclaircir dans la loi.

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2% de leur bénéfice net. C'est ce que les grandes entreprises indiennes devront allouer à leurs investissements responsables dès 2014, selon la « Companies Bill », adoptée en août 2013 au parlement de Delhi. Cette nouvelle loi devrait concerner environ 8 000 sociétés cotées en bourse et générer entre 120 à 150 milliards de roupies par an (entre 1,4 et 1,9 milliard d'euros). Depuis, c'est le branle-bas de combat aux services RSE des grandes entreprises pour savoir comment dépenser cet argent. « Vous allez avoir des milliers d'entreprises courant après des projets qui puissent répondre aux critères de la loi », prédit ainsi Paul Abraham, directeur général d'IndusInd Bank, une banque créée en 1994 à Bombay et qui compte désormais plus de 530 succursales sur le territoire indien.

Une longue tradition d'investissements sociaux

Vipul Arora, qui dirige l'agence de notation extra-financière Solaron basée à Bangalore, estime pourtant que les grandes entreprises pourront facilement atteindre cette cible de 2%, mettant en avant un argument historique. « La RSE a une longue tradition en Inde. En 1907, quand Tata Steel a ouvert son aciérie à Jamshedpur, l'entreprise a mis en place des infrastructures pour les employés [logement, électricité, eau potable...]. Plus qu'une obligation, c'était un besoin lié à l'activité, parce qu'il n'y avait rien sur place. » Pour lui, « la loi apportera de la cohérence aux mesures RSE prises par une bonne moitié des entreprises indiennes ».

Piramal s'inscrit dans cette lignée d'entreprises où la RSE puise dans la tradition philanthropique. En témoigne son organisation : depuis 2006 la RSE est gérée non pas en interne mais par le biais d'une fondation, qui compte pas moins de 1300 salariés. Une grosse machine qui a dépensé entre 450 et 500 millions de roupies (entre 5,4 et 6 millions d'euros) cette année. « Nous dépensons déjà plus que ce que la loi nous imposera », souligne Paresh Parasnis, à la tête de la fondation. Parmi leurs projets, un réseau de 1000 écoles, des services de santé où 300 000 patients sont reçus chaque mois, des distributeurs d'eau potable... « Notre focus restera le même mais nous serons heureux de travailler en partenariat avec d'autres sociétés en tant qu'agence opérationnelle, puisque nous avons développé toutes les compétences nécessaires », poursuit Paresh Parasnis.

« Zones grises » dans la loi


Chez IndusInd en revanche, où la RSE est imbriquée dans l'activité principale - distributeurs de billets à énergie solaire, voitures de fonction au gaz naturel, volontariat des salariés pour la protection de la nature ou l'éducation, utilisation des téléconférences..., les nouvelles règles demandent certaines clarifications. « Par exemple, chaque distributeur à énergie solaire nous coûte 100 000 roupies de plus qu'un distributeur classique. Ce différentiel de prix peut-il être affecté au budget RSE ? Il y a encore beaucoup de zones grises dans la loi », illustre Paul Abraham.

IndusInd a déjà commencé à renforcer les équipes, mais avec quelques difficultés : « En Inde, peu de professionnels sont spécialisés en RSE. Les rares que l'on trouve sont en général formés à l'étranger », explique le directeur général. Devant cet immense marché du travail, quelques formations commencent à fleurir sur le sous-continent. Mais en attendant les premières promotions de diplômés, « la majorité des entreprises va choisir la voie de la facilité, en sous-traitant la RSE à des ONG », estime Paul Abraham. Encore faudra-t-il trouver des structures assez professionnalisées. Paul Abraham le craint : « Au début, il y aura sans doute de la fraude. Comment créer aussi rapidement une absorption efficace pour ces nouveaux investissements ? »

Faire entrer la responsabilité dans l'ADN des entreprises

Afin d'éviter les abus, les entreprises devront publier un rapport RSE chaque année, joint à leur rapport d'activités. Téléchargeable sur leur site, il devra spécifier comment l'argent a été investi, et évaluer l'impact des actions mises en place. Ce reporting permettra peut-être de mettre en lumière les insuffisances de certains secteurs à la traîne, comme la construction, mauvais élève des classements RSE établis par l'ONG Karma Yog. « Beaucoup de sociétés de construction n'appliquent pas les lois les plus élémentaires. La corruption et les escroqueries y sont communes. Leur RSE est largement tournée vers l'image, et manque de profondeur et d'efficacité », relève Tanya Mahajan, qui a travaillé à ces palmarès.

Paul Abraham, lui, se dit malgré tout « très positif » sur l'évolution du système. « C'est une bonne chose que la loi oblige à ces investissements, car c'est comme ça que la RSE entrera peu à peu dans l'ADN des entreprises ».

Sarah Collin, à Bombay
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