Publié le 14 août 2019

FINANCE DURABLE

Finance : Jusque-là tout va bien mais les anomalies de marché se multiplient

Pause estivale générale. En apparence tout est calme de ce côté-ci de la planète. Pourtant les signaux d'alerte se multiplient. À l’heure où les taux négatifs sont en train de devenir la norme et qu’États et grandes entreprises attirent ainsi des volumes de capitaux considérables sur un modèle absurde, il est urgent de lire un ouvrage salutaire que viennent de publier Stephane Voisin et Jean-Baptiste Bellon : "Detox Finance" aux éditions Eyrolles.

Detox finance
Le livre Detox Finance montre le manque d'impact positif de la finance.
@Eyrolles

Ils décryptent avec compétences et humour ce grand corps malade qu’est le monde financier et alertent sur le fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. "Personne ne niera que les opérateurs de marché sont devenus, au fil des décennies, de plus en plus accros aux anomalies quelle que soit leur conscience - ou leur inconscience - de la nature sociale des externalités sociales dissimulées derrières celles-ci…".

Les traders traquent toutes les anomalies de marchés pour doper leurs performances et leur bonus et leur principale justification est de favoriser la liquidité de tel ou tel marché ! Or comme le rappellent les auteurs de Detox Finance, "L’argument de l’amélioration de la liquidité des marchés est utilisé ad nauséam par les traders qu’il s’agisse de desks de tradings à haute fréquence, des salles de marché obligataires ou encore de cellules de marché des devises ou des matières premières".

Or, paradoxe des paradoxes, non seulement les marchés sont submergés de liquidités en quête d’investissements sans risques (d’où les taux négatifs sur les États comme l’Allemagne ou la France et les grandes entreprises du CAC 40), mais ces stratégies financières abstraites ont des impacts bien réels. Detox finance mentionne par exemple les traders de matières premières agricoles "dopent leur bonus sans jamais intégrer l’impact indirect de leurs transactions sur l’accès des populations les plus pauvres à ces ressources ni sur les tensions politiques générées par les crises alimentaires". Prenons le cours du café par exemple dont la plongée appauvrit de plus ne plus les petits producteurs.

Des trillions par millions

On pourrait légitimement se dire qu’il suffirait de réorienter le grand fleuve de ces liquidités si mal employées pour financer l’impérative transition écologique et énergétique. La encore le livre met en garde : "Les flux financiers donnent certes l’illusion d’être abondants lorsque l’on considère les quelques 100 trillions de dollars détenus par les investisseurs institutionnels, les 13 trillions des grandes fortunes mondiales gérées par les banques privées, les 8 trillions d’actifs des fonds souverains, les 2,5 trillions du Quantitative Easing ou même de la hausse de plus de 10 % des dividendes qui a porté le revenu payé aux actionnaires à plus de 1,1 trillion de dollars mais… mais ils tournent en rond au sein d’un cycle aussi prévisible et fragile que celui de l’eau avec un décalage complexe entre la saturation des disponibilités de court terme et le tarissement des ressources de long terme. Les fonds d’infrastructures ne collectent en moyenne que 20 milliards par an !"

Poussant jusqu’au bout la métaphore sur la désintoxication nécessaire du secteur financier, les auteurs décrivent les divers remèdes à envisager pour que la "chlorofinance" (destinée à doper la chlorophylle et protéger le capital naturel) se développe à l’échelle des besoins de la planète. Le premier d’entre eux consiste à réintroduire la notion d’utilité dans le système financier : "La prise de risque ou la quête de rendements sont mieux acceptées lorsqu’elles sont utiles. L’objectif est d’y réinjecter une dose d’intérêt général dont l’effet marginal constaté serait qu’elles sont également mieux conduites". Ils ajoutent : "L’élévation de la finance à un stade supérieur passe paradoxalement par moins d’abstraction et la réincarnation de ses outils dans une fonction d’utilité sociale très terre à terre…"

En conclusion, ils laissent espérer que les banques puissent aller au-delà de leurs slogans sur le financement d’un "monde radieux qui change" pour financer le changement du monde et offrir l’espoir de garder un monde vivable pour tous et plus particulièrement les plus jeunes. Cela suppose de remettre l’intérêt général au cœur du système financier. Les réglementations post-crise de 2008 ont échoué dans ce domaine. En faudra-t-il une autre, encore plus forte, ou l’incitation européenne à faire de la finance durable une priorité suffira-t-elle ? Les paris sont ouverts !

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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